Je m'assis, en réfléchissant machinalement à ce qu'elle me disait, et me rappelant aussi ce que je n'avais pas considéré dans le premier transport, que je n'avais aucun titre pour me constituer le champion de miss Vernon. Elle s'arrêta un moment pour nous donner le temps à tous deux de nous calmer, et elle continua d'un ton plus tranquille:

— Je vous ai déjà dit qu'il y a un mystère d'une nature fatale et dangereuse qui concerne Rashleigh. Tout infâme qu'il est, et quoiqu'il sache que son infamie m'est connue, je ne puis, je n'ose rompre avec lui, ni même le braver. Vous aussi, M. Frank, vous devez vous armer de patience, déjouer ses artifices en leur opposant la prudence, vous tenir toujours sur vos gardes; mais point d'éclat, point de violence, et surtout évitez les scènes telles que celle d'hier soir; ce seraient pour lui de dangereux avantages dont il ne manquerait pas de profiter. C'était le conseil que je voulais vous donner, et c'était dans cette vue que je désirais avoir un entretien avec vous: mais j'ai étendu ma confidence plus loin que je ne me l'étais proposé.

Je l'assurai qu'elle n'aurait pas lieu de s'en repentir.

— Je le crois, reprit-elle: votre ton, vos manières semblent autoriser la confiance. Continuons à être amis; vous n'avez pas à craindre qu'entre nous l'amitié soit un nom spécieux pour cacher un autre sentiment: élevée toujours avec des hommes, accoutumée à penser et à agir comme eux, je tiens plus de votre sexe que du mien. D'ailleurs, le cloître est mon partage; le voile fatal est suspendu sur ma tête, et vous pouvez croire que pour l'écarter je ne me soumettrai jamais à l'odieuse condition qui m'est prescrite. Le temps où je dois me prononcer n'est pas encore arrivé, et si je n'ai pas déjà refusé ouvertement l'époux qu'on me propose, c'est pour jouir le plus longtemps possible de ma liberté. Mais à présent que le passage du Dante est éclairci, allez voir, je vous prie, ce que sont devenus nos intrépides chasseurs; ma pauvre tête me fait beaucoup trop souffrir pour que je puisse vous accompagner.

Je sortis de la bibliothèque, mais non pas pour aller voir mes cousins: j'avais besoin de prendre l'air et de calmer mes esprits avant de me trouver avec Rashleigh, dont l'horrible caractère venait de m'être dévoilé, et dont la profonde scélératesse m'avait inspiré une horreur qu'il m'eût été impossible de vaincre dans le premier moment. Dans la famille Dubourg, qui était de la religion réformée, j'avais entendu raconter beaucoup d'histoires de prêtres catholiques qui satisfaisaient, en violant les droits sacrés de l'hospitalité, ces passions que des règles de leur ordre leur interdisent.

Mais le plan conçu d'avance d'entreprendre l'éducation d'une malheureuse orpheline, alliée à sa propre famille et privée de protecteurs, dans le perfide dessein de la séduire, ce plan exposé à mes propres yeux avec toute la chaleur d'un vertueux ressentiment par l'innocente créature qu'il voulait rendre victime de sa brutalité, ce plan me semblait mille fois plus atroce que la plus horrible des histoires que j'avais entendu raconter à Bordeaux, et je sentais qu'il me serait bien difficile de rencontrer Rashleigh et de contenir l'indignation dont j'étais transporté. Cependant il était absolument nécessaire que je me contraignisse, non seulement à cause des mystérieuses paroles de Diana qui m'avait dit que je ne pouvais pas attaquer ses jours sans compromettre ceux d'autrui, mais encore parce que je n'avais pas de motif apparent pour lui chercher querelle.

Je résolus donc d'imiter la dissimulation de Rashleigh pendant le temps qu'il nous restait encore à demeurer ensemble, et, lorsqu'il serait à la veille de partir pour Londres, d'écrire à Owen pour lui tracer une légère esquisse de son caractère et pour l'engager à se tenir sur ses gardes et à veiller à l'intérêt de mon père. Je ne doutais point que l'avarice et l'ambition ne dominassent encore plus que le libertinage dans une âme aussi fortement trempée que celle de Rashleigh. L'énergie de son caractère et la facilité avec laquelle il savait se couvrir du masque de toutes les vertus devaient lui assurer de la part de mon père un degré de confiance dont il n'était pas probable que la bonne foi ou la reconnaissance l'empêchât d'abuser. Cette commission que le devoir m'imposait était fort délicate, surtout dans ma position, puisque la défaveur que je chercherais à jeter sur Rashleigh pourrait être attribuée à la jalousie ou au dépit de lui voir prendre ma place dans les bureaux et dans le coeur de mon père. Cependant, comme cette lettre était absolument nécessaire pour prévenir de funestes conséquences, et que d'ailleurs je connaissais la prudence et la discrétion d'Owen à qui j'étais décidé de l'adresser, je m'empressai de l'écrire et l'envoyai à la poste par la première occasion.

Quand je revis Rashleigh, il parut comme moi se tenir sur ses gardes et être disposé à éviter tout prétexte de dispute. Il se doutait que la conversation que j'avais eue avec miss Vernon ne lui avait pas été favorable, quoiqu'il ne pût pas savoir qu'elle m'eût révélé l'infamie de ses procédés et du projet qu'il avait conçu. Pendant le peu de jours qu'il resta encore à Osbaldistone- Hall, je remarquai deux circonstances qui me frappèrent. La première, c'est la facilité presque incroyable avec laquelle il apprit les principes élémentaires nécessaires à sa nouvelle profession; principes qu'il étudiait sans relâche, faisant de temps en temps parade de ses progrès, comme pour me montrer qu'il trouvait bien léger le fardeau que je ne m'étais pas cru capable de soutenir. La seconde circonstance remarquable, c'est que, malgré tout ce que miss Vernon m'avait dit de Rashleigh, ils avaient souvent ensemble de longues conférences dans la bibliothèque, quoiqu'ils se parlassent à peine lorsqu'ils étaient avec nous, et qu'il ne parût pas régner entre eux plus d'intimité qu'à l'ordinaire.

Quand le jour du départ de Rashleigh fut arrivé, son père reçut ses adieux avec indifférence, ses frères avec la joie mal déguisée d'écoliers qui voient partir leur précepteur et qui éprouvent un plaisir qu'ils n'osent pas manifester, et moi-même avec une froide politesse. Lorsqu'il s'approcha de miss Vernon pour l'embrasser, elle recula d'un air fier et dédaigneux, mais elle lui tendit la main en lui disant: — Adieu, Rashleigh; le ciel vous récompense du bien que vous avez fait et vous pardonne le mal que vous avez médité.

— _Amen, _ma belle cousine, reprit-il avec un air de contrition qu'il avait pris, je crois, au séminaire de Saint-Omer[41]: heureux celui dont les bonnes intentions ont mûri, et dont les mauvaises intentions sont mortes en fleur!