— Oui, M. Francis; mais Shakespeare met ce panégyrique et cette apologie dans la bouche du plus grand scélérat que son crayon ait tracé. Je ne veux point cependant abuser de l'avantage que m'a donné votre citation en vous accablant de la réponse par laquelle Cassio réfute Iago[40]. Je veux seulement ne pas vous laisser ignorer qu'il est au moins une personne fâchée de voir un jeune homme plein de talents et d'espérances s'enfoncer dans le bourbier où chaque soir se plongent les habitants de ce manoir.
— Je n'ai fait qu'y mettre un instant le pied, je vous assure, miss Vernon, et je reconnais trop combien ce bourbier est dégoûtant pour y faire un pas de plus.
— Si telle est votre résolution, reprit-elle, elle est sage, et je ne puis que l'approuver. Mais j'étais si tourmentée de ce que j'avais entendu dire que je n'ai pu m'empêcher de m'en expliquer avec vous, avant de vous parler de ce qui me regarde particulièrement. Vous vous êtes conduit hier avec moi pendant le dîner de manière à me faire croire qu'on vous a dit sur mon compte des choses qui ont pu diminuer l'estime que vous m'aviez accordée. Voudrez-vous bien vous expliquer clairement à ce sujet?
Je fus stupéfait. Cette question aussi brusque que précise était plutôt faite du ton d'un homme qui demande à un autre l'explication de sa conduite d'une manière ferme mais polie que de celui d'une fille de dix-huit ans qui adresse une question à un jeune homme: elle était entièrement dépouillée de circonlocutions, de ces détours et de ces périphrases qui accompagnent ordinairement les explications entre des personnes de différents sexes.
J'étais dans le plus grand embarras; car, à présent que je me rappelais de sang-froid les discours de Rashleigh, j'étais forcé de convenir qu'en supposant même qu'ils fussent fondés, ils auraient dû exciter dans mon âme un sentiment de compassion pour miss Vernon plutôt qu'un puéril ressentiment; et, quand même ils auraient pu justifier complètement ma conduite, encore m'eût-il été difficile de répéter ce qui devait blesser aussi vivement la fierté de Diana. Elle vit que j'hésitais à répondre et me dit d'un ton décidé et résolu, mais avec modération:
— J'espère que M. Osbaldistone ne disconviendra pas que j'ai droit de demander cette explication: je n'ai point de parents, point d'amis pour me défendre, il est donc juste qu'on me permette de me défendre moi-même.
Je m'efforçai assez gauchement de rejeter ma conduite grossière sur une indisposition, sur des lettres fort dures que j'avais reçues de Londres. Elle me laissa épuiser mes excuses, sans pitié pour mon embarras et ma confusion, et les écouta avec le sourire de l'incrédulité.
— À présent, M. Frank, que vous avez débité votre prologue d'excuses avec la mauvaise grâce d'usage pour tous les prologues, veuillez lever le rideau et me montrer ce que je désire voir. En un mot, faites-moi connaître ce que Rashleigh a dit de moi, car c'est toujours lui qui fait mouvoir toutes les machines d'Osbaldistone-Hall.
— Mais supposez qu'il m'ait dit quelque chose, miss Vernon, que mérite celui qui trahit les secrets d'une puissance pour les révéler à une puissance alliée?… car vous m'avez dit vous-même que Rashleigh était toujours votre allié, quoiqu'il ne fût plus votre ami.
— Point d'évasion, je vous prie, point de plaisanteries sur ce sujet; je n'ai ni la patience ni l'envie de les écouter. Rashleigh ne peut pas, ne doit pas, n'oserait pas tenir sur moi, sur Diana Vernon, des propos que je ne puisse pas entendre. Il règne des secrets entre nous, il est vrai, mais ce n'est pas de ces secrets qu'il peut vous avoir parlé; ce n'est pas moi personnellement que ces secrets intéressent.