Rob-Roy se vengea par un singulier acte d'audace de la perte qu'il venait d'essuyer. Vers le milieu de novembre 1716, le même John Graham de Killearn dont nous venons de parler s'était rendu dans un lieu appelé Chapel-Errock où les fermiers du duc devaient de leur côté se réunir pour le paiement des rentes. John Graham avait déjà reçu d'eux environ trois cents livres lorsque Rob-Roy entra dans l'appartement à la tête d'une troupe armée. Le fidèle homme d'affaires espéra sauver l'argent de son maître en jetant les livres de compte et l'argent dans un grenier, croyant qu'ils ne seraient point aperçus, mais le pillard expérimenté ne pouvait être facilement trompé lorsqu'un tel objet était le but de ses recherches: il trouva les livres et l'argent, se mit tranquillement à la place du receveur, examina les comptes, mit les rentes dans sa poche et donna des reçus au nom du duc disant qu'il compterait avec Sa Grâce pour les dommages qu'elle lui avait fait essuyer et dans lesquels il comprenait l'incendie de sa maison par le général Cadogan et la dernière expédition contre Craig-Royston, puis il ordonna à M. Graham de le suivre. Il ne paraît pas qu'il usât envers lui de rudesse ou de violence bien qu'il l'informât qu'il le regardait comme un otage et qu'il le menaçât de mauvais traitements en cas qu'il fût suivi de trop près. On cite peu de faits aussi audacieux. Après un voyage rapide (pendant lequel M. Graham semble ne s'être plaint que de la fatigue), Rob-Roy emmena son prisonnier dans une île sur le lac Katrine et le força d'écrire au duc pour lui annoncer que sa rançon était fixée à trois mille quatre cents marcs, cette somme étant le surplus que Mac-Gregor prétendait lui être dû, déduction faite de ce qu'il avait pris.

Néanmoins, après avoir retenu M. Graham cinq ou six jours dans l'île, qui est encore appelée aujourd'hui la prison de Rob-Roy et qui ne devait point être un logement agréable pendant les nuits de novembre, le proscrit, désespérant d'obtenir de plus grands avantages de son entreprise téméraire, laissa son prisonnier partir avec les livres de compte et les reçus des fermiers, prenant bien soin de conserver l'argent. […]

Ce n'était pas comme déprédateur de profession que Rob-Roy conduisait ses opérations mais bien à titre de suppôt du gouvernement. Suivant la phrase écossaise «il levait le black- mail». La nature de ces contrats a été décrite dans le roman et dans les notes de _Waverley. _Le portrait que M. Graham Gartmore trace de Rob-Roy trouve ici naturellement sa place.

La confusion et les désordres du pays étaient si grands et le gouvernement si négligent que les gens tranquilles étaient obligés d'acheter leur sûreté par les honteux contrats du _black-mail. _La personne qui entretenait des rapports avec les déprédateurs assurait les terres contre leurs incursions, moyennant une certaine rente annuelle; elle employait une partie de ces fonds à recouvrer les bestiaux volés, une autre à payer ceux qui les volaient afin de rendre nécessaire le contrat du _black-mail. _Les domaines des gentilshommes qui se refusent à ce pacte sont livrés au pillage afin de forcer ces propriétaires à rechercher protection. Les chefs s'appellent capitaines du guet, et leurs bandits prennent le même nom. Ce titre leur donne une espèce d'autorité pour traverser le pays et leur accorde la facilité de commettre tout le mal possible. Ces troupes, dans toute l'étendue des Hautes-Terres, forment un corps considérable d'hommes habitués dès leur enfance aux plus grandes fatigues, et très capables, lorsque l'occasion s'en présente, de faire l'office de soldats. […]

Ce fut peut-être vers la même époque que, par une marche rapide dans les montagnes de Balquhidder, à la tête d'un corps de ses propres fermiers, le duc de Montrose surprit Rob-Roy et le fit prisonnier. On le mit en croupe derrière un des gens du duc nommé James Stewart, et on l'attacha autour de cet homme avec une sangle de cheval. James Stewart était le grand-père de l'homme intelligent du même nom qui tenait, il y a peu de temps, une auberge dans les environs du lac Katrine et servait de guide au voyageur dans cette belle et pittoresque contrée. C'est de lui que j'ai appris cette circonstance, longtemps avant qu'il tînt une auberge et lorsqu'il ne servait encore de guide qu'aux chasseurs de gelinottes. C'était le soir (pour finir l'histoire) et le duc était pressé de loger en lieu sûr le prisonnier dont il avait eu tant de peine à s'emparer. En traversant le Teith ou le Forth, j'ai oublié lequel, Rob-Roy saisit l'occasion de conjurer Stewart, au nom de leur ancienne liaison et de leur bon voisinage que rien n'avait jamais troublés, de lui donner quelque chance d'échapper au malheur qui l'attendait. Stewart, touché de compassion, peut- être mû par la crainte, lâcha la sangle et Rob-Roy, glissant de la croupe du cheval, plongea, nagea et se sauva à peu près comme il est dit dans le roman. Lorsque Stewart arriva à terre, le duc lui demanda précipitamment ce qu'était devenu son prisonnier, et comme aucune réponse satisfaisante ne lui était donnée, il soupçonna Stewart d'être de connivence avec le proscrit et tirant un pistolet d'acier de sa ceinture il le renversa d'un coup sur la tête, blessure de laquelle, assurait son petit-fils, il ne s'était jamais entièrement rétabli. Le succès répété de ces fuites heureuses rendit Rob-Roy fanfaron et mauvais plaisant; il écrivit au duc, en style moqueur, un cartel qui circula parmi ses amis, et dont ils s'amusaient lorsqu'ils étaient à boire. Il est écrit d'une bonne main, l'orthographe et l'histoire n'y sont pas trop maltraitées. Nos lecteurs du sud doivent être avertis que c'était une boutade, un _quiz _enfin, de la part du proscrit, qui avait trop de sagacité pour proposer réellement une telle rencontre. […]

Rob-Roy, à mesure qu'il avança en âge, prit des habitudes plus paisibles et son neveu Ghlune Dhu ainsi que la plus grande partie de sa tribu renonça aux querelles avec Montrose, par lesquelles son oncle s'était distingué, la politique de cette grande famille étant alors de s'attacher cette tribu sauvage par la douceur plutôt que de suivre les mesures de violence auxquelles on avait eu en vain recours. Des fermes à une rente modérée furent accordées à plusieurs des Mac-Gregors qui en avaient jadis possédé dans les propriétés des Hautes-Terres du duc mais simplement à titre de jouissance; et Glengyle (ou Genou Noir), qui continuait d'exercer les droits de collecteur de _black-mail, _se donnait le titre de commandant de l'armée du guet des Hautes-Terres au service du gouvernement. On dit qu'il s'abstint formellement des déprédations illégales de son parent. Ce fut probablement après que cette tranquillité temporelle eut été obtenue que Rob-Roy songea à ses intérêts spirituels. Il avait été élevé dans la religion protestante et professait depuis longtemps la croyance qu'elle enseigne mais dans ses dernières années il embrassa la foi catholique romaine, peut-être d'après les principes de mistress Cole — c'était une religion consolante pour une personne de sa profession. On dit qu'il allégua comme cause de sa conversion le désir d'être agréable aux membres de la noble famille de Perth alors stricts catholiques. Ayant pris, ajoutait-il, le nom du duc d'Argyle, son premier protecteur, il ne pouvait plus rien faire qui fût digne d'être apprécié par le comte de Perth, si ce n'était d'adopter sa religion. Lorsque Rob-Roy était pressé sur ce sujet, il ne prétendait pas justifier tous les préceptes du catholicisme et reconnaissait que l'extrême-onction lui avait toujours semblé une grande perte d'huile. […]

Cet exploit fut probablement un des derniers de Rob-Roy. L'époque de sa mort n'est pas connue avec certitude mais on assure généralement qu'il vécut au-delà de l'année 1738 et qu'il mourut âgé. Lorsqu'il s'aperçut que sa fin approchait, il exprima sa contrition sur quelques particularités de sa vie. Sa femme s'étant mise à rire de ces scrupules de conscience et l'exhortant à mourir en homme comme il avait vécu, il lui reprocha la violence de ses passions et les conseils que souvent elle lui avait donnés. «Vous avez semé la brouillerie entre moi et les meilleures gens de ce pays, lui dit-il, et maintenant vous voudriez me rendre l'ennemi de Dieu même.»

Il existe une tradition non incompatible avec la première, si l'on apprécie à sa juste valeur le caractère de Rob-Roy. Sur son lit de mort, il apprit qu'un de ses ennemis demandait à lui rendre visite. «Levez-moi, dit-il; jetez mon plaid autour de moi, apportez-moi ma claymore, ma dague et mes pistolets: il ne sera jamais dit qu'un ennemi ait vu Rob-Roy Mac-Gregor sans défense et désarmé.» La personne qui avait désiré le voir était un des Mac- Larens dont nous avons déjà fait mention et dont nous reparlerons plus tard; il entra, fit les compliments d'usage et s'informa de la santé de son formidable voisin. Rob-Roy, pendant cette courte entrevue, conserva, dit-on, une dignité froide, et aussitôt que l'étranger eut quitté sa maison, il dit: «Maintenant tout est fini; que le joueur de cornemuse fasse entendre l'air ha til mi tulidh (nous ne reviendrons plus).» Et il expira, dit-on, avant que le chant funèbre fût terminé.

Cet homme extraordinaire mourut dans son lit, en sa propre maison, dans la paroisse de Balquhidder; il fut enterré dans le cimetière de la même paroisse où sa pierre funéraire se distingue seulement par une large épée grossièrement sculptée.

Le caractère de Rob-Roy est un composé de contrastes; sa sagacité, sa hardiesse, sa prudence, qualités si nécessaires au succès des armes, devinrent en quelque sorte des vices par la manière dont il les employa. Son éducation néanmoins excuse une partie de ses transgressions continuelles contre la loi. Quant à ses tergiversations en politique, il pouvait, à cette malheureuse époque, s'appuyer de l'exemple d'hommes plus puissants et moins excusables que lui, pauvre proscrit, en devenant le jouet des circonstances. D'un autre côté, il pratiqua des vertus d'autant plus méritoires qu'elles semblaient opposées à la position où il s'était placé. Poursuivant la carrière de chieftain pillard, ou, pour nous servir d'une phrase plus moderne, de capitaine de banditti, Rob-Roy fut modéré dans ses vengeances et humain dans ses succès. Sa mémoire n'est chargée d'aucune cruauté et il ne fit répandre le sang que dans les batailles. Ce formidable proscrit était l'ami du pauvre et autant qu'il le pouvait l'ami de la veuve et de l'orphelin. Sa parole était sacrée et il mourut pleuré dans son pays sauvage où les esprits n'étaient pas suffisamment éclairés pour juger sainement de ses erreurs et où il y avait des coeurs reconnaissants de sa bienfaisance. […]