— C'est en effet un malheur auquel je prends bien sincèrement part, miss Vernon, mais que je n'aurais jamais soupçonné.
— Oh! M. Osbaldistone, si vous saviez, si quelqu'un savait combien il est quelquefois difficile de cacher sous un front riant un coeur au désespoir, vous auriez pitié de moi… Je fais mal peut-être de vous parler avec autant de franchise sur ma situation… Mais vous avez de l'esprit, de la pénétration. Vous ne manquerez pas de me faire mille questions sur les événements qui sont arrivés aujourd'hui, sur la part que Rashleigh a eue à votre délivrance, sur mille autres points qui fixeront nécessairement votre attention. Moi, je n'aurais pas le courage de vous répondre avec la finesse et la fausseté nécessaires; vous verriez aisément que je vous trompe; vous me croiriez fausse et dissimulée, et je perdrais votre estime et la mienne. Il vaut mieux vous dire d'avance: Ne me faites pas de questions, il n'est pas en mon pouvoir d'y répondre.
Miss Vernon prononça ces mots d'un ton pénétré qui ne pouvait manquer de faire sur moi l'impression la plus vive. Je l'assurai qu'elle n'avait à craindre ni que je l'accablasse de questions impertinentes ni que je prisse en mauvaise part son refus de répondre à celles qui pourraient me paraître raisonnables, ou du moins naturelles.
— J'étais trop redevable, ajoutai-je, à l'intérêt qu'elle avait pris à mes affaires pour abuser de l'occasion que sa bonté m'avait offerte de pénétrer les siennes. J'espérais seulement que, si mes services pouvaient lui être utiles, elle n'hésiterait pas à les employer.
— Je vous remercie, reprit-elle, et je vous crois sincère. Votre voix n'a pas le son du carillon monotone appelé compliment; c'est celle d'une personne qui sait à quoi elle s'engage. Si…, mais c'est impossible. Cependant, si l'occasion s'en présente, je vous demanderai si vous vous rappelez cette promesse. Quand même vous l'auriez oubliée, je ne vous en serais pas moins obligée; car il suffit que vous soyez sincère à présent. Il peut arriver bien des circonstances qui changent vos sentiments avant que je vous prie, si c'est une prière que je dois vous faire, de secourir Diana comme si vous étiez son frère.
— Fussé-je son frère, m'écriai-je, je n'aurais pas plus d'empressement à la servir! Et à présent je ne dois sans doute pas demander si c'est volontairement et par amitié que Rashleigh a travaillé à ma justification.
— Non, pas à moi, mais vous pouvez le demander à lui-même; soyez sûr qu'il vous répondra _oui, _car toutes les fois qu'il peut se faire un mérite d'une bonne action, il ne manque jamais de se l'approprier.
— Et je ne dois pas demander non plus si ce Campbell n'est pas lui-même la personne qui a enlevé à M. Morris son portemanteau, ou si la lettre que mon ami M. Jobson a reçue pendant que nous étions chez M. Inglewood n'était pas une ruse pour l'entraîner loin du lieu de l'action et l'empêcher de mettre obstacle à ma délivrance? Et je ne dois pas demander…
— Vous ne devez rien me demander à moi, dit miss Vernon; ainsi il est inutile de chercher à poser les limites que votre curiosité ne doit pas franchir. Vous devez penser de moi tout aussi favorablement que si j'avais répondu à toutes ces questions et à vingt autres encore avec ce ton libre et dégagé qu'il est facile à Rashleigh de prendre, mais que, pour moi, il m'est impossible de contrefaire. Écoutez: toutes les fois que je porterai la main au menton, de cette manière, ce sera signe que je ne pourrai point m'expliquer sur le sujet qui occupait alors votre attention. Il faut que j'établisse des signaux de correspondance avec vous; car vous allez être mon confident et mon conseiller, à la seule exception que vous ne saurez rien de mes affaires.
— Rien de plus raisonnable, repris-je en riant; et vous pouvez compter que la sagacité de mes conseils répondra à l'étendue de votre confiance.