— Allons donc, monsieur, on voit bien que vous ne connaissez pas l'Écosse! Ce n'est pas la bonne chère qui nous manque. Est-ce que nous n'avons pas les meilleurs poissons, la meilleure viande, les meilleures volailles, sans parler de nos navets et de nos autres légumes? Mais c'est que nous sommes réservés sur notre bouche, tandis qu'ici sur les vingt-quatre heures ils en passent plus de douze à table. Il n'y a pas jusqu'à leurs jours de jeûne et d'abstinence… Tiens, est-ce qu'ils n'appellent pas cela jeûner, quand ils ont les poissons qu'ils font venir d'Hartlepool et de Sunderland, et puis encore des truites, du saumon, est-ce que je sais? Enfin, je jeûnerais bien tous les jours comme cela, moi. Je vous dis que c'est une abomination que leur jeûne, et puis les messes et les matines de ces pauvres dupes… Mais chut! car Votre Honneur est sans doute un _romain _tout comme les autres.

— Non, j'ai été élevé dans la religion réformée; je suis presbytérien.

— Presbytérien! s'écria-t-il en même temps que ses traits grossiers prenaient l'expression du plus grand contentement; et, pour témoigner plus efficacement sa joie et me faire voir que son amitié ne se bornait pas à des paroles, il tira de sa poche une grande tabatière de corne et m'offrit une prise avec la grimace la plus fraternelle.

Je ne voulus pas le refuser et lui demandai ensuite s'il y avait longtemps qu'il était au château.

— Voilà près de vingt ans que j'y suis comme les martyrs à
Éphèse, exposé aux bêtes sauvages, dit-il en regardant le vieux
manoir. Oh! mon Dieu oui! tout autant, comme je m'appelle André
Fairservice.

— Mais, André, si votre religion et votre tempérance souffrent tant d'être témoins des rites de l'Église romaine et des excès de vos maîtres, il me semble que vous n'auriez pas dû rester aussi longtemps à leur service; il vous eût été facile de trouver des maîtres qui mangeassent moins et qui fussent plus orthodoxes dans leur culte. Je présume que ce n'est pas faute de talent si vous n'êtes pas placé d'une manière plus satisfaisante pour vous.

— Il ne me sied pas de parler de moi-même, dit André en regardant autour de lui avec beaucoup de complaisance; mais c'est que, voyez-vous, je suis de la paroisse de Dreepdayly, où l'on fait venir les choux sous cloche, et c'est vous dire qu'on entend un peu son métier… Et, à vous dire le vrai, voilà vingt ans que je remets de terme en terme à tirer ma révérence; mais, quand le jour arrive, il y a toujours quelque chose à fleurir que je voudrais voir en fleur, ou quelque chose à mûrir que je voudrais voir mûr, et puis le temps se passe, et puis me voilà. Je vous dirais bien que je m'en irai pour sûr à la Chandeleur prochaine, mais c'est qu'il y a vingt ans que je dis la même chose, et je veux que le diable m'emporte, Dieu me préserve! si je ne me crois pas ensorcelé dans cette maison. S'il faut dire le fin mot à Votre Honneur, c'est qu'André n'a pas pu trouver de meilleure place. Mais, si Votre Honneur pouvait me trouver quelque condition où je pusse entendre la saine doctrine, puis avoir une petite maison, un bon fricot et dix livres par an pour mes gages, et où il n'y eût pas de femmes pour compter les pommes, je serais bien obligé à Votre Honneur.

— Bravo, André! je vois que vous êtes fort modéré dans vos prétentions; mais on dirait que vous n'aimez pas les femmes.

— Non, non, Dieu me préserve!… C'est la peste de tous les jardiniers, depuis le père Adam. Il leur faut des pommes, des pêches, des abricots; été ou hiver, ça leur est égal, elles sont toujours à nos trousses. Mais, Dieu soit loué! nous n'avons pas ici de cette chienne d'engeance, sauf votre respect, à l'exception de la vieille Marthe; mais elle est toujours contente quand je donne quelques grappes de groseilles aux marmots de sa soeur, qui viennent prendre le thé avec elle les dimanches, et quand je lui passe de temps en temps dans la semaine une bonne poire pour son dessert.

— Vous oubliez votre jeune maîtresse.