Le renard, lancé vivement et presque aux abois, déboucha d'un taillis qui fermait le côté droit de la vallée. Sa queue traînante, son poil sali, son pas qui ne s'allongeait plus qu'avec peine, tout annonçait qu'il succomberait bientôt, et le corbeau carnivore, suspendu sur sa tête, semblait déjà le regarder comme sa proie. Le pauvre Reynard[17] traversa la rivière qui coupe la petite vallée, et il se traînait le long d'une ravine de l'autre côté de ses bords sauvages, lorsque la meute s'élança hors du taillis avec le piqueur et trois ou quatre cavaliers. Les chiens se précipitèrent sur ses traces, et les chasseurs les suivirent au grand galop malgré l'inégalité du terrain. C'étaient des jeunes gens, grands et robustes, bien montés, et portant tous une veste verte, une culotte de peau et une casquette jaune, uniforme d'une association de chasse formée sous les auspices de sir Hildebrand Osbaldistone. Voilà mes cousins, sans doute, pensai-je en moi-même lorsqu'ils passèrent devant moi. À quelle réception dois-je m'attendre parmi ces dignes successeurs de Nemrod? Il est peu probable que moi, qui n'ai jamais chassé de ma vie, je me trouve heureux dans la famille de mon oncle! Une nouvelle apparition interrompit ces réflexions.
C'était une jeune personne dont la figure pleine de grâce et d'expression était animée par l'ardeur de la chasse. Elle montait un superbe cheval noir de jais, et tacheté par l'écume qui jaillissait du mors; elle portait un costume alors peu commun, semblable à celui de l'autre sexe, et qu'on a depuis appelé costume d'équitation ou d'amazone. Cette mode, qui s'était introduite pendant mon séjour en France, était entièrement nouvelle pour moi. Ses longs cheveux noirs flottaient au gré du vent, ayant, dans le feu de la chasse, brisé le lien qui les tenait prisonniers. Le terrain escarpé et inégal, à travers lequel elle dirigeait son cheval avec une adresse et une présence d'esprit admirables, la retarda dans sa course, et j'eus le temps de contempler ses traits brillants et animés, auxquels la singularité de son habillement semblait encore prêter un nouveau charme. En passant devant moi, son cheval fit un bond irrégulier au moment où, arrivée sur un terrain uni, elle piquait des deux pour rejoindre la chasse. Je saisis cette occasion pour m'approcher d'elle, sous prétexte de la secourir; mais j'avais bien vu qu'elle ne courait pas le moindre danger; et la belle amazone ne témoigna pas même la plus légère frayeur. Elle me remercia néanmoins par un sourire de mes bonnes intentions, et je me sentis encouragé à mettre mon cheval au même pas que le sien, et à rester à côté d'elle. Les cris triomphants des chasseurs et le son bruyant du cor nous annoncèrent qu'il n'était plus nécessaire de nous presser, puisque la chasse était finie.
L'un des jeunes gens que j'avais déjà vus s'approcha de nous, agitant dans l'air la queue du renard d'un air de triomphe, et semblant narguer ma belle compagne.
— Je vois, dit-elle, je vois fort bien; mais ne faites pas tant de bruit. Si Phébé n'avait pas été dans un sentier rocailleux, ajouta-t-elle en caressant le cou de son cheval, vous n'auriez pas lieu de chanter victoire.
Ce jeune chasseur était alors tout près d'elle, et je remarquai qu'ils me regardèrent tous les deux et parlèrent entre eux à voix basse, la jeune personne paraissant le prier de faire quelque chose qui semblait lui déplaire, ce qu'il témoignait par un air de retenue et de circonspection qui tenait presque de la mauvaise humeur. Elle tourna aussitôt la tête de son cheval de mon côté en disant: — C'est bon, c'est bon, Thorncliff; si vous ne le voulez pas, ce sera moi, voilà tout. Monsieur, ajouta-t-elle en me regardant, je cherchais à décider ce jeune homme, modèle de politesse et de galanterie, à s'informer auprès de vous si, dans le cours de vos voyages dans cette contrée, vous n'auriez pas entendu parler d'un de nos amis, M. Frank Osbaldistone, que nous attendons depuis quelques jours.
Je fus trop heureux de trouver une occasion aussi favorable pour me faire connaître, et j'exprimai ma reconnaissance d'une demande aussi obligeante.
— En ce cas, monsieur, reprit-elle, comme la politesse de mon cher cousin semble être encore endormie, vous voudrez bien me permettre, quoique cela ne soit pas trop convenable, de me constituer maîtresse des cérémonies, et de vous présenter le jeune squire Thorncliff Osbaldistone, et Diana Vernon qui a aussi l'honneur d'être la parente de votre charmant cousin.
Il y avait un mélange de finesse, de simplicité et d'ironie dans la manière dont miss Vernon prononça ces paroles. Je m'empressai de lui renouveler mes remerciements et de lui témoigner combien je me félicitais d'avoir eu le bonheur de les rencontrer. À parler vrai, le compliment était tourné de manière que miss Vernon pouvait aisément s'en approprier la plus grande partie, car Thorncliff semblait être une espèce de campagnard, et sans la moindre éducation. Il me secoua pourtant la main, et fit alors connaître son intention de me quitter pour aller aider ses frères à compter les chiens et à rassembler la meute, intention qu'il eut l'air de communiquer à miss Vernon sans penser à s'en servir pour s'excuser auprès de moi.
— Le voilà, dit miss Vernon en le suivant des yeux, le voilà le prince des maquignons et des palefreniers! Mais ils sont tous de même, et par cet aimable personnage vous pouvez juger de toute la famille. Avez-vous lu Markham?
— Markham? Je ne me rappelle même pas avoir entendu parler d'un auteur de ce nom.