— M. Osbaldistone, me dit-il tout bas, vous pouvez rester, vous n'avez rien à craindre; mais il faut que je songe à ceux qui ne seraient pas en sûreté ici. Soyez tranquille pour vos amis. Adieu. N'oubliez pas Mac-Gregor.
Il fit entendre un coup de sifflet, toute sa troupe se rassembla à l'instant autour de lui. Il fit placer au centre sir Frédéric et sa fille, et je les vis s'enfoncer dans la forêt. Le cocher et le postillon avaient abandonné leurs chevaux au premier feu; mais ces animaux, arrêtés par les barricades, étaient restés immobiles, fort heureusement pour Jobson qui aurait été écrasé sous les roues de la voiture si elle avait fait le moindre mouvement. Mon premier soin fut de le tirer de cette situation dangereuse, et c'était un service important, car le coquin était tellement anéanti par la frayeur qu'il serait mort plutôt que de se relever sans aide. Je lui recommandai de faire attention que je n'avais eu aucune part à ce qui venait de se passer, que je n'en profitais pas pour m'échapper, et j'ajoutai que je me regardais toujours comme son prisonnier. Je lui conseillai de retourner au château et de faire venir Lancy et quelques-uns de ses gens qui étaient restés avec lui, et qui nous étaient nécessaires pour donner du secours aux blessés. Mais il était paralysé par la terreur, il ne pouvait se soutenir sur ses jambes, et à peine eut-il la force de me conjurer d'y aller moi-même. Je me déterminai à m'y rendre, mais à quelques pas je trébuchai contre un corps que je pris pour un cadavre. Le prétendu mort se leva pourtant sur ses jambes en parfaite santé, et je reconnus André Fairservice, qui avait pris cette posture pour mieux se garantir des coups de claymore et des balles qui, pendant un moment, avaient sifflé de toutes parts. Je fus si charmé de le trouver en ce moment que je ne m'arrêtai pas à lui demander par quel hasard il y était, et je lui ordonnai de me suivre.
Je m'occupai d'abord de Rashleigh. Il poussa, lorsque je m'approchai de lui, une espèce de gémissement qui semblait autant un cri de rage qu'une exclamation de douleur, et il ferma les yeux, comme si, semblable à Iago[147], il était résolu à ne plus dire une parole. Il se laissa porter dans la voiture, et nous rendîmes le même service à deux autres blessés étendus sur le champ de bataille; je fis comprendre à Jobson, non sans peine, qu'il fallait qu'il y montât aussi pour soutenir sir Rashleigh pendant la route. Il m'obéit de l'air d'un homme qui ne conçoit qu'à moitié ce qu'on lui dit. André ouvrit la porte de l'avenue, fit tourner les chevaux, et les conduisit au pas par la bride jusqu'à Osbaldistone-Hall.
Quelques-uns des fuyards y étaient déjà arrivés par différents détours et y avaient répandu l'alarme, en disant que sir Rashleigh, le greffier Jobson et toute l'escorte, excepté eux qui en apportaient la nouvelle, avaient été attaqués et taillés en pièces par un régiment de féroces Highlanders. Aussi, lorsque nous y arrivâmes, entendîmes-nous un bruit semblable au bourdonnement d'une ruche quand elle se prépare au combat. M. Jobson, qui commençait à reprendre ses sens, trouva pourtant assez de force dans ses poumons pour appeler de façon à se faire reconnaître. Il était d'autant plus empressé de sortir de la voiture qu'il était écrasé sous le poids d'un de ses compagnons de voyage qui avait rendu le dernier soupir pendant ce court trajet, et que le voisinage d'un cadavre ajoutait encore à sa terreur.
Sir Rashleigh Osbaldistone vivait encore, mais il avait reçu une blessure si terrible que le fond de la voiture était littéralement rempli de son sang, et qu'on en pouvait suivre la trace depuis le péristyle jusqu'à la salle où on le plaça dans un grand fauteuil, tandis que les uns s'efforçaient d'arrêter l'hémorragie par des bandages, que les autres criaient qu'il fallait faire venir un chirurgien, et que personne ne bougeait pour l'aller chercher.
— Qu'on ne me tourmente point! dit le blessé. Je sens qu'aucun secours ne peut me sauver. Je suis un homme mort.
Il se releva dans le fauteuil, se tourna vers moi, et quoique la pâleur du trépas fût déjà répandue sur son visage, il me dit avec une fermeté qui semblait au-dessus des forces qui devaient lui rester: — Cousin Francis, approchez-vous.
Je m'approchai.
— Je ne veux que vous dire que les approches de la mort ne changent rien à mes sentiments pour vous. Je vous hais maintenant que je meurs devant vous, je vous hais autant que je le ferais si vous étiez à ma place, et que j'eusse le pied sur votre poitrine.
Tandis qu'il parlait ainsi, on voyait encore la rage étinceler dans ses yeux qui bientôt allaient se fermer pour toujours.