_— _Je suis donc méprisé! m'écriai-je; méprisé et jugé indigne même d'avoir un court entretien avec elle! Soit, je n'en veillerai pas moins à leur sûreté. Je me tiendrai dans cette chambre comme à un poste avancé; et du moins, tant qu'ils resteront chez moi, nul danger ne pourra les atteindre si le bras d'un homme déterminé peut le détourner.

Je fis venir Syddall dans la bibliothèque; il y arriva suivi de l'éternel André, qui, faisant des rêves brillants pour lui-même d'après ma prise de possession du château et des terres qui en dépendaient, semblait avoir juré de ne pas laisser échapper une occasion de se mettre en évidence et de se rappeler à mon souvenir. Aussi, comme cela arrive souvent à ceux qui n'agissent que pas égoïsme, André allait-il au-delà du but qu'il se proposait sans l'atteindre, et ne m'inspirait que le dégoût et l'ennui par ses importunités.

Sa présence m'empêcha de parler librement à Syddall, comme je me le proposais, et je n'osai le renvoyer, de peur d'augmenter les soupçons qu'il pouvait déjà avoir conçus, d'après la manière brusque dont je l'avais poussé hors de la bibliothèque une heure auparavant. — Syddall, lui dis-je, je passerai la nuit ici; j'ai beaucoup à travailler, et je me reposerai quelques heures sur ce canapé.

À la manière dont je le regardais, il parut comprendre que j'étais instruit. Il m'offrit de me préparer un lit de camp dans la bibliothèque, et il s'en occupa avec André. Les renvoyant ensuite, je donnai ordre qu'on ne me troublât plus jusqu'au lendemain à sept heures.

Lorsqu'ils se furent retirés, je me trouvai libre de me livrer à mes réflexions, sans craindre que le cours en pût être interrompu, jusqu'à ce que la nature fatiguée exigeât quelque repos.

Je travaillai pourtant à écarter de mon esprit le sujet pénible qui m'occupait uniquement, mais tous mes efforts furent inutiles. Les sentiments que j'avais combattus avec courage quand l'objet qui les inspirait était éloigné de moi, renaissaient avec plus de force que jamais, maintenant que je n'en étais séparé que par quelques pas et que j'étais à la veille d'en être privé pour toujours. Si je prenais un livre, le nom de Diana me semblait écrit à chaque ligne; et, sur quelque sujet que je cherchasse à fixer mes pensées, elles ne me présentaient jamais que son image. Elles étaient comme cette esclave empressée du Salomon de Prior:

Ma bouche à peine a prononcé son nom Qu'Abra survient, toujours pleine de zèle: C'est vainement une autre que j'appelle, Abra toujours accourt et me répond.

Tour à tour je m'abandonnais à ces pensées, et je cherchais à m'en défendre, tantôt cédant à une émotion et à une tristesse qui ne m'étaient guère naturelles, tantôt appelant à mon secours ma fierté blessée par un injuste outrage que je croyais avoir reçu. Enfin, après avoir longtemps parcouru la bibliothèque à grands pas, je me jetai tout habillé sur mon lit dans une sorte de délire fiévreux. Mais ce fut en vain que je cherchai tous les moyens de me livrer au sommeil, que je ne me permis pas plus de mouvement que n'en aurait un corps privé de vie, que j'essayai de donner un autre cours à mes idées, tantôt en récitant des vers de mémoire, tantôt en m'occupant de la solution d'un problème d'algèbre; mes artères battaient avec une force et une rapidité qui m'étonnaient, et je croyais sentir un feu liquide circuler dans mes veines au lieu de sang, et y produire des pulsations dont le son retentissait à mon oreille comme le bruit régulier d'un moulin à foulon que j'aurais entendu de loin.

Je me levai, j'ouvris la fenêtre, j'y restai quelques instants; l'air de la nuit me rafraîchit un peu et calma en partie le désordre de mes sens. Je me remis sur mon lit, et peu de temps après le sommeil s'empara de moi; mais ce sommeil était loin d'être paisible, et il fut troublé par des rêves épouvantables.

Il en est un entre autres que je me rappelle encore en ce moment. Il me semblait que Diana et moi nous étions au pouvoir d'Hélène Mac-Gregor, et qu'elle avait donné ordre de nous précipiter du haut d'un rocher dans le lac. Le signal de notre supplice devait être un coup de canon tiré par sir Frédéric Vernon qui présidait à la cérémonie, revêtu du costume de cardinal. Je ne saurais peindre l'impression que me fit éprouver cette scène imaginaire. Je pourrais encore aujourd'hui retracer l'expression de courage et de résignation que je voyais sur les traits de Diana; les figures sauvages et hideuses qui nous environnaient et semblaient jouir d'avance de notre supplice; enfin, le fanatisme rigide et inflexible gravé sur la physionomie de sir Frédéric. Je le vis la mèche allumée, j'entendis le signal de notre mort que les échos répétèrent d'une manière effrayante. Je m'éveillai en sursaut, et, me soulevant sur mon lit, l'esprit encore plein de ce rêve, il me sembla entendre de nouveau la répétition de ce funeste signal.