— Le feu aux bruyères? Je ne vous comprends pas.
— Quoi! ne savez-vous pas que tout ce qui arrive de mal en ce monde est causé par les femmes et par l'argent? Je me suis toujours méfié de Rashleigh, depuis qu'il a vu qu'il ne pourrait jamais avoir miss Vernon pour femme, et je crois que c'est pour cela qu'il a eu sa première querelle avec Son Excellence. Mais ensuite vint l'affaire de vos papiers; et, dès qu'il se fut trouvé obligé de les rendre, nous avons maintenant la preuve qu'il se rendit en poste à Stirling, et qu'il déclara au gouvernement tout ce qui se passait à petit bruit dans nos montagnes, et même encore plus; c'est ce qui fit qu'on prit sur-le-champ des mesures pour arrêter Son Excellence et la jeune dame, et pour me faire aussi prisonnier; et je ne doute pas que ce soit Rashleigh qui ait déterminé le pauvre diable de Morris, à qui il pouvait faire croire tout ce qu'il voulait, à entrer dans le complot pour m'attirer dans le piège. Mais, quand Rashleigh Osbaldistone serait le dernier et le plus brave de sa race, si jamais nous nous rencontrons, je veux que le diable me combatte lui-même l'épée à la main si mon dirk ne fait connaissance avec le coeur du traître!
Il prononça cette menace en fronçant le sourcil d'un air sinistre et en portant la main sur son poignard.
— Je serais tenté de me réjouir de tout ce qui s'est passé, lui dis-je, si je pouvais espérer que la trahison de Rashleigh fût un moyen d'empêcher l'explosion qu'on croit devoir bientôt éclater, et pût mettre un terme aux intrigues politiques dans lesquelles je ne vous cacherai pas que je vous soupçonne de jouer un des premiers rôles.
— Ne croyez pas cela. La langue d'un traître ne peut nuire à la bonne cause. Il est vrai qu'il connaissait nos secrets, et sans cela les châteaux de Stirling et d'Édimbourg seraient déjà en notre pouvoir. Mais notre entreprise est trop juste, et trop de gens y prennent part pour qu'une trahison puisse la faire avorter, et vous en verrez la suite avant qu'il soit longtemps. Maintenant j'en reviens à vos offres obligeantes pour mes enfants. Je vous en remercie beaucoup; et, comme je vous le disais, j'avais hier soir quelque envie de les accepter. Mais je vois que la perfidie de Rashleigh va obliger tous nos seigneurs à se déclarer sur-le- champ, à moins qu'ils ne veuillent se laisser prendre dans leurs châteaux, enchaîner comme des chiens, et traîner à Londres pour y être justiciés, comme cela est arrivé à tant d'honnêtes nobles et gentilshommes en 1701. La guerre civile est comme le basilic. Nous avions couvé pendant dix ans l'oeuf qui la contient; nous pouvions le couver encore aussi longtemps; mais Rashleigh est venu casser la coquille, et a ainsi accéléré la naissance du serpent. Or, dans une telle crise, j'ai besoin de tout mon monde; sans manquer aux rois de France et d'Espagne, auxquels je souhaite toute sorte de bonheur, je crois que le roi Jacques les vaut bien, et qu'il a des droits aux services de Rob et d'Hamish, puisqu'ils sont nés ses sujets.
Il ne me fut pas difficile de prévoir que ces mots annonçaient une convulsion nationale générale et prochaine; et, comme il aurait été inutile et peut-être dangereux de combattre les opinions politiques de mon guide, dans le lieu et les circonstances où je me trouvais, je me contentai de quelques observations générales sur les malheurs qui seraient la suite de tout ce qu'on pourrait tenter en faveur de la famille royale exilée.
— Eh bien! eh bien! répliqua Mac-Gregor, c'est un moment à passer. Le ciel n'est jamais si beau qu'après un orage: si le monde est tourné sens dessus dessous, les honnêtes gens ont pour eux la chance de n'être plus réduits à mourir de faim.
J'essayai de ramener la conversation sur Diana; mais, quoiqu'il parlât sur d'autres sujets souvent avec plus de liberté que je ne l'aurais désiré, Mac-Gregor gardait toujours une sorte de réserve sur celui que j'avais le plus à coeur d'approfondir. Tout ce qu'il voulut bien me dire fut qu'il espérait que la jeune dame se trouverait bientôt dans un pays plus tranquille que ne le serait probablement le nôtre pendant un certain temps. Je me trouvai obligé de me contenter de cette réponse, sauf à espérer que quelque hasard heureux pourrait encore me favoriser, et me procurer au moins la triste consolation de faire de derniers adieux à l'objet qui régnait dans mon coeur bien plus souverainement que je ne l'aurais cru avant de m'en séparer pour toujours.
Nous suivîmes les bords du lac pendant environ six milles d'Angleterre, par un étroit sentier qui en dessinait toutes les sinuosités et qui nous offrait une foule de beaux points de vue. Nous arrivâmes alors à une espèce de hameau, ou plutôt à un assemblage de chaumières près de la source de cette belle pièce d'eau appelée, si je m'en souviens, le Diard, ou quelque nom à peu près semblable. C'est là qu'une troupe de Highlanders, aux ordres de Mac-Gregor, nous attendait.
Le goût de même que l'éloquence des castes sauvages, ou incivilisées, pour parler d'une manière plus correcte, est ordinairement juste, parce qu'il est dégagé de toute affectation et de tout esprit de système. J'en eus une preuve dans le choix que ces montagnards avaient fait du local où ils se proposaient de recevoir leurs hôtes. On a dit qu'un monarque anglais devrait recevoir l'ambassadeur d'une puissance à bord d'un vaisseau de ligne; de même un chef des Highlands ne pouvait mieux consulter les convenances qu'en choisissant une situation où les traits de grandeur propres à son pays peuvent produire le plus d'effet sur l'esprit de ceux qui viennent le visiter.