— Attendez, M. Francis: votre père l'a chargé d'un message secret. Il ne peut pas avoir été à Falmouth au sujet de la famille de Pilchard. La créance que nous avions sur Blackwell et compagnie, d'Exeter, vient enfin d'être liquidée; les contestations qui s'étaient élevées entre notre maison et quelques entrepreneurs des mines de Cornouaille se sont, grâce au ciel, terminées à l'amiable de toute manière. D'ailleurs, il eût fallu consulter mes livres; en un mot, je crois fermement que Twineall a été dans le nord, chez votre oncle…

— Est-il possible? m'écriai-je un peu alarmé.

— Il n'a parlé, monsieur, depuis son retour, que de ses nouvelles bottes et de ses éperons, et d'un combat de coqs à York. C'est aussi vrai que la table de multiplication. Plaise à Dieu, mon cher enfant, que vous vous décidiez à contenter votre père, et à devenir comme lui un bon et brave négociant!

J'éprouvai dans ce moment une violente tentation de me soumettre, et de combler de joie le bon Owen en le priant de dire à mon père que j'étais prêt à me conformer à ses volontés. Mais l'orgueil, ce sentiment parfois louable, plus souvent répréhensible, l'orgueil m'en empêcha. Mon consentement expira sur mes lèvres, et pendant que je cherchais à vaincre une certaine honte, dont ma raison eût peut-être fini par triompher, Owen entendit la voix de mon père qui l'appelait. Il sortit aussitôt de ma chambre, avec la même précipitation et la même terreur que s'il eût commis un crime en y entrant, et l'occasion fut perdue.

Mon père était méthodique en tout. Au même jour, à la même heure, dans le même appartement, du même ton et de la même manière qu'un mois auparavant, il renouvela la proposition qu'il m'avait faite de m'associer à sa maison de banque, et de me charger d'une branche de son commerce, en m'invitant à lui faire connaître ma résolution définitive. Je trouvai qu'il avait pris une route tout opposée à celle qu'il eût fallu suivre pour me convaincre; et je crois encore aujourd'hui qu'il manqua de politique en me parlant durement. Un regard de bonté, une parole bienveillante m'eussent fait tomber à ses pieds, et je me serais rendu à discrétion. Un ton sec, un regard sévère ne firent que m'endurcir dans mon obstination, et je répondis avec respect qu'il m'était impossible d'accepter ses offres. Peut-être pensais-je que c'eût été montrer trop de faiblesse que de se rendre à la première sommation; peut- être attendais-je que je fusse pressé plus vivement, afin du moins de ne pas être accusé d'inconséquence, et de pouvoir me faire honneur du sacrifice que je ferais à l'autorité paternelle. S'il en était ainsi, je fus trompé dans mon attente, car mon père se tourna froidement vers Owen et ajouta d'un ton calme: — Je vous l'avais dit. Puis, s'adressant à moi: — Francis, me dit-il, à votre âge, vous devez être aussi en état que vous le serez probablement jamais de juger dans quelle carrière vous trouverez le bonheur; ainsi je ne vous presse pas davantage. Mais, quoique je ne sois pas forcé de me prêter à vos projets plus que vous ne l'êtes de vous conformer à mes vues, puis-je savoir si vous en avez formé pour lesquels vous ayez besoin de mon assistance?

Cette question me déconcerta, et je répondis avec un peu de confusion que, n'ayant appris aucun état et ne possédant rien, il m'était évidemment impossible de subsister si je ne recevais aucun secours de mon père; que mes désirs étaient très bornés, et que j'espérais que l'aversion invincible que j'éprouvais pour la profession qu'il m'avait destinée ne me priverait pas de sa protection et de sa tendresse.

— C'est-à-dire que vous voulez vous appuyer sur mon bras, et cependant aller où bon vous semble: cela est difficile à accorder, Frank. Je suppose néanmoins que votre intention est de m'obéir, pourvu que mes ordres ne contrarient pas vos projets.

J'allais parler. — Silence, s'il vous plaît, ajouta-t-il. Si telle est votre intention, vous pouvez bien partir immédiatement pour le nord de l'Angleterre; il est bon que vous fassiez une visite à votre oncle. J'ai choisi parmi ses fils (il en a sept, je pense) celui qu'on m'a dit être le plus digne de remplir la place que je vous destinais dans ma maison. Mais il reste encore quelques arrangements à terminer là-bas, et pour cela votre présence ne sera pas inutile: vous recevrez des instructions plus détaillées à Osbaldistone-Hall, où vous voudrez bien rester jusqu'à ce que je vous rappelle. Demain matin tout sera prêt pour votre départ.

À ces mots mon père sortit de la chambre.

— Qu'est-ce que tout cela signifie, M. Owen? dis-je à mon pauvre ami, dont la physionomie portait l'empreinte du plus profond abattement.