— Sous ce déguisement masculin, alliez-vous dire, mais que voulez-vous? la philosophie du caporal Nym[133] est la meilleure après tout. — Il faut laisser aller les choses, pauca verba.
Tandis qu'elle parlait, je cherchai, à la faveur des rayons de la lune, qui malheureusement était alors couverte d'un nuage, à distinguer les traits de son compagnon; car on peut aisément supposer que Diana voyageant dans un pays désert et dangereux, au milieu de la nuit et sous la protection d'un homme seul, c'étaient autant de circonstances faites pour éveiller ma jalousie aussi bien que mon étonnement. Je ne pus prendre pour Rashleigh celui qui l'accompagnait. Il avait la taille plus haute, la voix plus forte, le ton plus impérieux que ce premier objet de ma haine et de mes soupçons. Il ne ressemblait pas davantage à aucun de mes cousins, car on remarquait en lui ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui fait reconnaître à la première vue un homme qui a reçu une bonne éducation.
Il s'aperçut de l'examen que je faisais de sa personne, et parut désirer de s'y soustraire.
— Diana, dit-il d'un ton d'autorité tempérée par la douceur, donnez à votre cousin ce qui lui appartient, et continuons notre route.
Miss Vernon, tirant un portefeuille d'une poche de son portemanteau, et se penchant sur son cheval pour me le présenter, me dit d'un ton où l'on voyait qu'un sentiment plus grave et plus profond le disputait à son habitude de s'exprimer avec gaieté et bizarrerie:
— Vous voyez, mon cher cousin, que je suis née pour être votre ange gardien. Rashleigh a été obligé de lâcher sa proie, et si nous avions pu arriver la nuit dernière à Aberfoil, comme nous nous le proposions, j'aurais chargé quelque sylphe des Highlands de vous porter ces emblèmes de richesse commerciale. Mais il se trouvait sur la route des géants et des dragons, et quoique les chevaliers errants et les demoiselles ne doivent pas plus manquer de courage aujourd'hui qu'autrefois, il ne leur convient plus comme jadis de se jeter inutilement dans le danger. Soyez aussi prudent, mon cher cousin.
— Diana, lui dit son compagnon, songez que la nuit s'avance et que nous ne sommes pas au terme de notre voyage.
— Je viens, répondit-elle, je viens. Songez que je fais mes derniers adieux à mon cousin… Oui, Frank, derniers adieux… Un gouffre est ouvert entre nous… un gouffre de perdition absolue… Vous ne devez pas nous suivre où nous allons… vous ne devez pas prendre part à ce que nous faisons… Adieu, puissiez- vous être heureux!
En se courbant sur son cheval, qui était un poney des Highlands, sa joue toucha la mienne, et ce ne fut peut-être pas un hasard: elle me pressa la main, et une larme de ses yeux tomba sur mes joues. C'était un de ces moments qu'il est impossible de jamais oublier, où le coeur partagé entre le plus doux plaisir et la plus cruelle amertume, ne sait s'il doit se livrer à la joie ou à la douleur. Il fut bien court cependant, car, maîtrisant à l'instant le sentiment auquel elle s'était abandonnée, elle dit à son compagnon qu'elle était prête à le suivre; et, faisant prendre le grand trot à leurs chevaux, ils disparurent bientôt à mes yeux.
J'étais plongé dans une sorte de stupeur qui ne me permit pas de répondre aux adieux de Diana. Les expressions que mon coeur me dictait ne pouvaient arriver jusqu'à mes lèvres. Interdit, désespéré, je restai sans mouvement, tenant en main le portefeuille qu'elle m'avait remis, et les regardant s'éloigner comme si j'eusse voulu compter les étincelles que faisaient jaillir les pieds de leurs chevaux. Je cherchais encore à les voir quand ils étaient invisibles pour moi, et à entendre le bruit de leur marche quand il ne pouvait plus arriver à mon oreille. Enfin je sentis mes yeux devenir humides, comme s'ils se fussent fatigués des efforts que je faisais pour apercevoir des objets que je ne pouvais plus découvrir; ma poitrine était oppressée, j'éprouvai l'angoisse du pauvre roi Lear[134], et, m'asseyant sur le bord du chemin, je versai les larmes les plus amères qui eussent coulé de mes yeux depuis mon enfance.