Pas une simple chaise
Pour s'asseoir à son aise!
Baron de Bucklivy,
Que le diable t'emporte,
Si par toi fut bâti
Un hameau de la sorte!
Vers populaires en Écosse sur une mauvaise auberge.
La nuit était belle et la lune favorisait notre voyage. Grâce à ses rayons le pays prenait un aspect plus intéressant que pendant le jour, dont la lumière ne faisait qu'en découvrir la stérile étendue; les accidents de la lumière et des ombres prêtaient à ces lieux un certain charme qui ne leur appartenait pas naturellement: tel est le voile dont se couvre une femme sans attraits qui irrite notre curiosité sur ce qui n'a rien d'agréable en soi-même.
Nous continuions à descendre en tournant, et nous arrivâmes à des ravines plus profondes qui semblaient devoir nous conduire sur les bords de quelque ruisseau. Ce présage ne fut pas trompeur. Nous nous trouvâmes bientôt sur les bords d'une rivière qui ressemblait plus à celles d'Angleterre qu'aucune de celles que j'avais vues jusqu'alors en Écosse. Elle était étroite, profonde, et ses eaux coulaient en silence. La clarté imparfaite réfléchie par son sein paisible nous fit voir que nous étions au milieu des montagnes élevées où elle prend sa source. — C'est le Forth, — me dit M. Jarvie avec cet air de respect que j'ai toujours remarqué dans les Écossais pour leurs principales rivières. On a vu même des duels occasionnés par quelques mots peu révérencieux prononcés sur la Clyde, la Tweed, le Forth et le Spey. Je ne saurais critiquer cet innocent enthousiasme, et je reçus l'annonce de mon ami avec la même importance qu'il semblait y attacher. Dans le fait je n'étais pas fâché, après un voyage si long et si ennuyeux, d'approcher d'un pays qui promettait de distraire mon imagination; il n'en fut pas de même de mon fidèle écuyer, et lorsque l'information officielle — c'est le Forth — fut prononcée, je l'entendis murmurer à voix basse: — Hum! s'il avait dit: C'est l'auberge, ce serait une meilleure nouvelle.
Quoi qu'il en soit, le Forth, autant que j'en pus juger à la clarté imparfaite de la lune, me parut mériter le tribut d'admiration que lui accordent ceux qui habitent non loin de ses bords. Une belle éminence de la forme sphérique la plus régulière, couverte d'un taillis de coudriers, de frênes et de chênes nains, mêlés de quelques vieux arbres qui élevaient au-dessus leur tête majestueuse, semblait protéger le berceau où cette rivière prenait naissance. Mon digne compagnon me fit part à ce sujet d'une opinion répandue dans le voisinage; et, tout en m'assurant qu'il n'en croyait pas un mot, le ton bas et mystérieux avec lequel il en parlait prouvait que son incrédulité n'était pas bien affermie. Cette montagne si belle et si régulière, couronnée d'une telle variété d'arbres et de taillis, passait pour renfermer dans ses invisibles cavernes les palais des fées, êtres qui tenaient le milieu entre l'homme et les démons, et qui, sans être positivement malveillants pour le genre humain, devaient pourtant être soigneusement évités, à cause de leur caractère capricieux, irritable et vindicatif.
— On les appelle, continua M. Jarvie en baissant encore davantage la voix, _Daoine Schie _ce qui veut dire, comme on me l'a expliqué, hommes de paix. C'est sans doute pour gagner leur bienveillance qu'on les a nommés ainsi, et je ne vois pas pourquoi nous ne leur donnerions pas aussi ce nom, M. Osbaldistone, car il n'est pas sage de mal parler du laird dans ses domaines. Apercevant alors de loin quelques lumières: — Après tout, continua-t-il d'un ton plus ferme, ce sont autant d'illusions de l'esprit de mensonge, et je ne crains pas de le dire… car voilà les lumières du clachan d'Aberfoil, et nous sommes près du terme de notre voyage.
Cette nouvelle me fit grand plaisir, moins parce qu'elle rendait à mon digne ami la liberté d'exprimer sans risque ses véritables sentiments sur les _Daoine Schie _que parce qu'elle nous promettait quelques heures de repos, dont nous et nos montures avions grand besoin après avoir fait plus de cinquante milles.
Nous traversâmes le Forth à sa source sur un vieux pont de pierre très élevé et très étroit.[103] Mon conducteur m'apprit cependant que, pour franchir cette rivière et toutes ses eaux tributaires, le passage général des Highlands du côté du sud avait lieu par ce qu'on appelait les gués de Frew, toujours très profonds et très difficiles, souvent même impraticables. Au-dessous de ces gués, on ne peut le traverser qu'en remontant à l'est jusqu'au pont de Stirling, de sorte que le Forth forme une barrière naturelle entre les Highlands et les Lowlands d'Écosse, depuis sa source jusqu'au _frith _ou golfe par lequel il se perd dans l'Océan. Les événements que je vais rapporter, et dont nous fûmes témoins, m'engagent à citer l'expression énergique et proverbiale du bailli Jarvie, qui me dit que le Forth était la bride des montagnards.
Environ un mille après avoir passé le pont, nous nous trouvâmes à la porte de l'auberge où nous devions passer la nuit. C'était une hutte plus misérable encore que celle où nous avions dîné: mais on voyait briller de la lumière à travers les petites croisées, on entendait différentes voix dans l'intérieur, et tout nous faisait espérer que nous y trouverions un gîte et un souper, ce qui ne nous était nullement indifférent.
André fut le premier à nous faire remarquer une branche de saule dépouillée de son écorce, placée sur le seuil de la porte entrouverte. Il fit un pas en arrière: — N'entrez pas, nous dit- il, n'entrez pas. Cette branche annonce qu'il se trouve là quelques-uns de leurs chefs ou grands hommes, qui sont à boire l'usquebaugh[104] et qui ne veulent pas être interrompus. Le moins qui puisse nous arriver, si nous y montrons notre nez, c'est d'attraper quelques coups sur la tête, à moins que quelqu'un d'eux n'ait la fantaisie de réchauffer dans notre chair la lame de son dirk, ce qui est possible.