Il paraît qu'il ne trouva pas beaucoup de difficulté à se débarrasser de Souple-Tam et à reprendre possession de son ancienne monture, car l'échange fut effectué en quelques minutes, et jamais il ne me parla de l'argent qu'il prétendait avoir eu à payer à titre de dédit.
Nous partîmes enfin; mais nous n'étions pas au bout de la rue dans laquelle M. Jarvie demeurait que nous entendîmes derrière nous de grands cris: Arrêtez! arrêtez! Nous fîmes halte à l'instant, et nous vîmes accourir à toutes jambes les deux commis du banquier qui lui apportaient deux derniers gages du zèle et de l'attachement de Mattie: l'un était un immense mouchoir de soie qui aurait pu servir de voile à un des bâtiments qu'il envoyait aux Indes occidentales, et que mistress Mattie l'engageait à mettre autour de son cou, par-dessus sa cravate, ce qu'il ne manqua pas de faire; l'autre était une recommandation verbale de la part de la femme de ménage, qu'il eût bien soin de ne pas se fatiguer. Je crus remarquer que le jeune homme chargé de cette dernière commission avait grande peine à s'empêcher de rire en s'en acquittant. — C'est bon! c'est bon! répondit M. Jarvie: dites-lui qu'elle est folle. Cela prouve pourtant un bon coeur, ajouta-t-il en se tournant vers moi. Mattie est une femme attentive, quoiqu'elle soit encore bien jeune. En parlant ainsi, il pressa les flancs de son coursier, et nous nous trouvâmes bientôt hors des murs de Glascow.
Tandis que nous cheminions sur une assez belle route qui nous conduisait au nord-est de la ville, j'eus occasion d'apprécier et d'admirer les bonnes qualités de mon nouvel ami. Quoique, de même que mon père, il estimât le commerce comme l'objet le plus important de la vie humaine, cependant il n'en était pas engoué au point de mépriser toute autre connaissance. Au contraire, malgré la manière bizarre et souvent triviale dont il s'exprimait, malgré une vanité d'autant plus ridicule qu'il cherchait à la cacher sous un voile d'humilité bien transparent; enfin, quoiqu'il fût dépourvu de tous les avantages qui résultent d'une éducation soignée, M. Jarvie, dans sa conversation, prouvait à chaque instant qu'il avait l'esprit observateur, juste, libéral, et même aussi cultivé que les circonstances le lui avaient permis. Il connaissait assez bien les antiquités locales, et il me racontait les événements mémorables qui s'étaient passés dans les lieux que nous traversions. Il n'était pas moins instruit dans l'histoire ancienne de sa ville natale, et sa sagacité entrevoyait déjà dans l'avenir les avantages dont elle ne devait jouir que bien des années après. Je remarquai aussi, et avec grand plaisir, que, quoiqu'il fût écossais dans la force du terme, il n'en était pas moins disposé à rendre justice à l'Angleterre. Lorsque André, que le bailli, soit dit en passant, ne pouvait souffrir, imputait le moindre accident qui nous arrivait, comme, par exemple, celui d'un cheval qui se déferrait, à l'influence fatale de l'union de l'Écosse à l'Angleterre, M. Jarvie jetait sur lui un regard sévère et lui disait:
— Paix, monsieur, paix! Ce sont de mauvaises langues, comme la vôtre, qui répandent des semences de haine entre les voisins et les nations. Il n'y a rien de si bien qui ne puisse être mieux, et c'est ce qu'on peut dire de l'acte d'Union. Nulle part on ne s'est prononcé contre elle d'une manière plus décidée qu'à Glascow; nous avons eu des rassemblements, des séditions, des soulèvements: mais c'est un bien mauvais vent que celui qui n'est bon pour personne. Il faut prendre les choses comme on les trouve. Depuis le temps où saint Mungo pêchait des harengs dans la Clyde jusqu'à nos jours, avait-on vu le commerce étranger fleurir à Glascow? Il ne faut donc pas maudire l'Union, puisque c'est elle qui nous a ouvert le chemin de l'Amérique.
André Fairservice n'était pas homme à se rendre à ce raisonnement; il fit même une espèce de protestation en grommelant entre ses dents. — C'était un triste changement que de voir faire en Angleterre des lois pour l'Écosse! Quant à lui, il ne voudrait pas, pour tous les barils de harengs de Glascow ni pour tout le sucre et tout le café des colonies, avoir renoncé au parlement d'Écosse et envoyé notre couronne, notre épée, notre sceptre et notre argent en Angleterre, pour être gardés dans la Tour de Londres par ces mangeurs de plum-puddings. Qu'est-ce que sir William Wallace ou le vieux sir David Lindsay auraient dit de l'Union et de ceux qui y ont consenti?
La route sur laquelle nous voyagions pendant ces discussions avait pris un aspect plus agreste à deux milles de Glascow, et plus nous avancions, plus le pays me paraissait sauvage. Devant, derrière et autour de nous s'étendaient de continuelles et vastes bruyères, dont la désespérante aridité tantôt offrait aux regards un espace de terrain plat et coupé par des flaques d'eau qui se cachent sous une verdure perfide ou sous une tourbe noire, et qu'on appelle _peat-bogs _en Écosse[98], tantôt formait des élévations énormes qui manquaient de la dignité des montagnes, quoique plus pénibles encore à gravir pour le voyageur. Pas un arbre, pas un buisson ne reposait l'oeil fatigué de ce sombre tableau d'une stérilité uniforme. La bruyère elle-même était de cette espèce rabougrie qui ne parvient tout au plus qu'à une floraison imparfaite, et qui, autant que je puis le savoir, couvre la terre de son vêtement le plus commun par sa qualité et sa nuance. Aucun être vivant ne s'offrit à nos regards, si ce n'est quelques moutons dont la laine était d'une étrange diversité de couleur, noire, bleue et orange; c'était principalement sur leurs têtes et leurs jambes que le noir dominait. Les oiseaux mêmes semblaient fuir ce désert, d'où ils auraient eu peine à s'échapper, et je n'y entendis que le cri monotone et plaintif du vanneau et du courlis.
Cependant au dîner, que nous fîmes dans le plus misérable des cabarets, nous eûmes le bonheur de reconnaître que ces oiseaux criards n'étaient pas les seuls habitants des bruyères. La vieille bonne femme[99] nous dit que le bonhomme[100] avait été à la montagne, et cela fut très heureux pour nous, car elle nous servit les produits de sa _chasse, _sous la forme de quelque oiseau en grillades. Elle y joignit du saumon salé, du fromage de lait de vache et du pain d'avoine; c'était tout ce que sa maison pouvait fournir. De la bière très ordinaire, dite _two penny[101], _et un verre de très bonne eau-de-vie complétèrent notre repas; et, comme nos chevaux avaient fait le leur en même temps, nous nous remîmes en route avec une nouvelle ardeur.
J'aurais eu besoin de toute la gaieté que peut inspirer le meilleur dîner pour résister au découragement qui s'emparait insensiblement de moi quand j'associais dans ma pensée l'étrange incertitude du succès de mon voyage avec l'aspect de désolation que présentait le pays que nous parcourions. En effet nous traversâmes des déserts encore plus mornes, encore plus tristes et plus sauvages, s'il est possible, que ceux que nous avions vus dans la matinée. Les misérables huttes qui, çà et là, annonçaient l'existence de quelques créatures humaines, devenaient plus rares à mesure que nous avancions, et quand nous commençâmes à gravir un terrain d'une élévation progressive, elles disparurent tout à fait.
Enfin nous aperçûmes bien loin de nous sur la gauche une chaîne de montagnes qui semblaient d'un bleu foncé. Elles s'étendaient du nord au nord-ouest, et occupèrent toute mon imagination. Là je verrais un pays peut-être aussi sauvage, mais sans doute bien autrement intéressant que celui dans lequel nous étions alors. Leurs pics paraissaient s'élever jusqu'aux nues et présentaient aux yeux une variété de coupes pittoresques bien différentes de l'uniformité fatigante des hauteurs que nous avions gravies jusque-là. En contemplant cette région alpine, je brûlais du désir de faire connaissance avec les solitudes qu'elle devait renfermer et de braver tous les périls pour satisfaire ma curiosité, de même que le marin fatigué de la monotonie d'un long calme voudrait l'échanger pour le mouvement et les risques d'un combat ou d'une tempête. Je fis diverses questions à mon ami M. Jarvie sur le nom et la position de ces montagnes remarquables, mais il ne put ou ne voulut pas y répondre; il me dit seulement que c'était là que commençaient les Highlands. — Vous avez tout le temps de voir les Highlands, répéta-t-il, vous en aurez tout le temps avant de revenir à Glascow. Pour moi je ne les regarde jamais d'avance, je n'aime pas à les voir; elles jettent de la tristesse dans mon âme. Ce n'est pas frayeur, au moins; non, ce n'est pas frayeur. C'est… c'est compassion pour les pauvres créatures à demi mourant de faim qui les habitent. Mais n'en parlons plus. Il ne faut point parler des Highlanders quand on en est si proche: j'ai connu plus d'un honnête homme qui ne serait pas venu jusqu'ici sans faire son testament. Mattie n'était pas trop contente de me voir entreprendre un tel voyage; elle a pleuré, la folle! mais il n'est pas plus étonnant de voir une femme pleurer que de voir une oie marcher sans souliers.
Je tâchai de faire tomber la conversation sur l'histoire et le caractère de l'homme que nous allions voir, mais sur ce sujet M. Jarvie fut impénétrable; ce que j'attribuai en partie à la présence de M. André Fairservice, qui nous suivait de si près que ses oreilles ne pouvaient se dispenser d'entendre chaque mot que nous prononcions, et sa langue prenait la liberté de se mêler à la conversation toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. Mais alors M. Jarvie ne manquait guère de le tancer.