— Nous n'entrons pas souvent dans ces détails, continua M. Jarvie, d'abord parce qu'ils nous sont familiers, et ensuite parce qu'il ne faut pas discréditer son pays, surtout devant les étrangers. C'est un vilain oiseau que celui qui souille son propre nid.

— Fort bien, monsieur; mais, comme ce n'est pas une curiosité impertinente, mais une nécessité urgente qui m'oblige à vous demander des informations, j'espère que vous me pardonnerez si je vous prie de me donner toutes celles qui sont en votre pouvoir. J'aurai à traiter pour les affaires de mon père avec plusieurs personnes de ce pays sauvage, et je sens que votre expérience peut m'être d'un grand secours. Cette petite dose de flatterie ne fut pas perdue.

— Mon expérience! dit le bailli, sans doute j'ai de l'expérience, et j'ai fait quelques calculs dans ma vie. Je vous dirai même, puisque nous sommes entre nous, que j'ai pris quelques renseignements par le moyen d'André Wylie, mon ancien commis, qui travaille maintenant chez Macvittie, Macfin et compagnie, mais qui vient assez volontiers le samedi soir boire un verre de vin avec son ancien patron. Puisque vous voulez vous laisser guider par les conseils d'un fabricant de Glascow, je ne suis pas homme à les refuser au fils de mon ancien correspondant, et mon père avant moi ne lui aurait pas dit non. J'ai pensé quelquefois à faire briller ma lumière devant le duc d'Argyle, ou devant son frère lord Hay; car à quoi bon la tenir sous le boisseau? Mais le moyen de croire que de si grands personnages fissent attention à ce que pourrait leur dire un pauvre fabricant? Ils pensent plus à la qualité de celui qui leur parle qu'aux choses qu'on leur dit. Ce n'est pas que je veuille mal parler de ce Mac-Callum More en aucune manière. Ne maudissez pas le riche dans votre chambre à coucher, dit le fils de Sidrach, car un oiseau lui portera vos paroles à travers les airs.

J'interrompis ces prolégomènes, qui étaient toujours la partie la plus diffuse des discours du bailli, pour l'assurer qu'il pouvait entièrement compter sur la discrétion de M. Owen et sur la mienne.

— Ce n'est pas cela, répliqua-t-il, ce n'est pas cela. Je ne crains rien; qu'ai-je à craindre? je ne dis du mal de personne. Mais c'est que ces hommes des Highlands ont le bras long, et, comme je vais parfois près de leurs montagnes voir quelques parents, je ne voudrais pas être en mauvaise renommée dans aucun de leurs clans. Quoi qu'il en soit, pour continuer… Ah! il faut que je vous dise que toutes mes observations sont fondées sur le calcul, sur les chiffres: M. Owen vous dira que c'est la véritable source et la seule démonstration de toutes les connaissances humaines.

Owen s'empressa de faire un signe d'approbation en entendant une proposition si conforme à ses idées; et notre orateur continua:

— Ces Highlands d'Écosse, comme nous les appelons, sont une sorte de monde sauvage rempli de rochers, de cavernes, de bois, de lacs, de rivières, et de montagnes si élevées que les ailes du diable lui-même seraient fatiguées s'il voulait voler jusqu'en haut. Or, dans ce pays, et dans les îles qui en dépendent, et qui ne valent pas mieux, ou qui, pour parler vrai, sont encore pires, il se trouve environ 230 paroisses, y compris les Orcades, dans lesquelles je ne saurais dire si c'est la langue gaélique qu'on parle, ou non, mais dont les habitants sont loin d'être civilisés. Maintenant, messieurs, je suppose par un calcul modéré que la population de chaque paroisse, déduction faite des enfants de neuf ans et au-dessous, soit de 800 personnes; ajoutons un quart à ce nombre, pour les enfants, et le total de la population sera de… Voyons, ajoutons un quart à 800 pour former le multiplicateur, 230 étant le multiplicande…

— Le produit, dit M. Owen qui entrait avec délices dans ces calculs statistiques de M. Jarvie, sera de 230 000.

— Juste, M. Owen, parfaitement juste! Maintenant le ban et l'arrière-ban de tous ces montagnards en état de porter les armes, de dix-huit à cinquante-huit ans, ne peut se calculer à moins du quart de la population, c'est-à-dire à 57 500 hommes. Or, messieurs, une triste vérité, c'est que ce pays ne peut fournir d'occupation, d'apparence d'occupation, à la moitié de cette population; c'est-à-dire que l'agriculture, le soin des bestiaux, la pêche, toute espèce de travail honnête, ne peuvent employer les bras de cette moitié, quoique trois d'entre eux ne fassent pas l'ouvrage d'un seul homme; car on dirait qu'une bêche et une charrue leur brûlent les doigts. Ainsi donc cette moitié de population sans occupation, montant à…

— 115 000 âmes, dit Owen, faisant moitié du produit total.