— Pourquoi arrivez-vous si tard? s'écria M. Jarvie comme j'entrais dans la salle à manger du brave banquier: savez-vous qu'il ne faut que cinq minutes pour gâter le meilleur plat d'un dîner? Mattie est déjà venue deux fois pour le mettre sur la table. Il est heureux pour vous que ce soit une tête de bélier, parce qu'elle ne perd rien pour attendre; mais une tête de mouton trop cuite est un vrai poison, comme disait mon père: il en aimait beaucoup l'oreille, le digne homme.
Je m'excusai comme je pus de mon manque d'exactitude, et nous nous mîmes à table. M. Jarvie en fit les honneurs de la meilleure grâce du monde, chargeant nos assiettes de toutes les friandises écossaises qu'il avait fait préparer pour nous, et dont le goût n'était pas très agréable pour nos palais anglais. Je m'en tirai assez bien, connaissant les usages de la société, qui permettent de se débarrasser d'une assiette bien remplie après avoir fait semblant d'y toucher. Mais il n'en était pas de même d'Owen. Sa politesse était plus rigoureuse et plus formaliste; il était plaisant de voir les efforts qu'il faisait pour vaincre sa répugnance et avaler tout ce que lui servait notre hôte, en faisant à contre-coeur l'éloge de chaque morceau, éloge qui ne servait qu'à doubler son tourment. Le magistrat, charmé de son appétit, ne souffrait pas que son assiette restât vide un seul instant.
Lorsque la nappe fut ôtée, M. Jarvie prépara de ses propres mains un bowl de punch à l'eau-de-vie: c'était la première fois que j'en voyais faire de cette manière.
— Les citrons viennent de ma petite ferme de là-bas, nous dit-il en faisant un mouvement d'épaule pour désigner les Indes occidentales; et j'ai appris l'art de composer ce breuvage du vieux capitaine Coffinkey, qui, à ce qu'on m'a assuré, ajouta-t-il en baissant la voix, l'avait appris lui-même des flibustiers. C'est une liqueur excellente, et cela prouve qu'il peut sortir de bonnes marchandises même d'une mauvaise boutique. Quant au capitaine Coffinkey, c'était l'homme le plus honnête que j'aie connu, si ce n'est qu'il jurait à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Mais il est mort, il est allé rendre ses comptes, et j'espère qu'ils auront été en règle.
Nous trouvâmes le punch fort bon, et il servit de transition à une longue conversation entre Owen et notre hôte sur les débouchés que l'union de l'Écosse à l'Angleterre avait ouverts à Glascow pour le commerce avec les Indes occidentales et les colonies anglaises en Amérique. M. Owen prétendit que cette ville ne pouvait faire le chargement convenable pour ce pays sans faire des achats de marchandises en Angleterre.
— Point du tout, monsieur, point du tout! s'écria M. Jarvie avec chaleur: nous n'avons pas besoin de nos voisins, il ne nous faut que fouiller dans nos poches. N'avons-nous pas nos serges de Stirling, nos bas d'Aberdeen, nos étoffes de laine de Musselbourg et d'Édimbourg? Nous avons des toiles de toute espèce, meilleures et moins chères que les vôtres, et nos étoffes de coton ne le cèdent en rien à celles d'Angleterre. Non, non, monsieur, un hareng n'emprunte pas les nageoires de son voisin, un mouton se soutient sur ses propres jambes, et Glascow n'attend rien de personne. Tout cela n'est pas bien amusant pour vous, M. Osbaldistone, ajouta-t-il en voyant que je gardais le silence depuis longtemps; mais vous savez qu'un roulier ne peut s'empêcher de parler de ses harnais.
Pour m'excuser, je fis valoir les circonstances singulières de ma situation et les nouvelles aventures qui m'étaient arrivées dans la matinée. Je trouvai ainsi, comme je le désirais, l'occasion de les raconter en détail et sans être interrompu. La seule chose que j'omis dans ma narration fut la blessure légère que j'avais reçue, ne jugeant pas que cet accident méritât d'être rapporté. M. Jarvie m'écouta avec grande attention et un intérêt bien marqué, fixant sur moi de petits yeux gris pleins de feu, et ne m'interrompant que par quelques courtes interjections, ou pour prendre une prise de tabac. Quand j'arrivai au duel qui avait suivi ma rencontre avec Rashleigh, Owen leva les yeux et les mains au ciel sans pouvoir prononcer un seul mot, et M. Jarvie m'interrompit en s'écriant: — Fort mal! très mal! tirer l'épée contre votre parent! cela est défendu par toutes les lois divines et humaines; se battre dans l'enceinte d'une ville royale! cela est punissable d'amende et d'emprisonnement… Le parc du collège n'est pas privilégié. D'ailleurs c'est là surtout, il me semble, qu'on doit laisser régner la paix et la tranquillité… Croyez-vous qu'on ait donné aux collèges des terres qui rapportaient autrefois à l'évêque six cents livres de rente, compte franc et net, pour que des écervelés viennent s'y égorger! c'est bien assez que les écoliers s'y battent avec des boules de neige, de sorte que quand nous passons de ce côté, Mattie et moi, nous courons toujours le risque d'en avoir une par la tête… Mais voyons, continuez votre histoire.
Lorsque je parlai de la manière dont notre combat avait été interrompu, Jarvie se leva d'un air de surprise et parcourut la salle à grands pas en s'écriant: — Encore Rob!… Il est encore ici!… Il est donc fou, rien n'est plus sûr, et, qui pis est, il se fera pendre, à la honte de toute sa parenté. Cela ne peut lui manquer… Mon père le diacre lui a fait sa première paire de bas, mais c'est le diacre Treeplie, fabricant de cordes, qui lui fournira sa dernière cravate… Rien n'est plus sûr, il est sur le grand chemin de la potence… Mais continuez donc, M. Osbaldistone; pourquoi ne continuez-vous pas?
Je finis mon récit, mais quelque clarté que j'eusse tâché d'y mettre, M. Jarvie trouva que quelques endroits n'étaient pas suffisamment expliqués, et je ne pus les lui faire comprendre qu'en lui racontant toute l'histoire de Morris, et celle de ma rencontre avec Campbell chez le juge Inglewood, ce dont je désirais me dispenser. Il m'écouta d'un air sérieux, ne m'interrompit pas une seule fois, et garda le silence quand j'eus fini ma narration.
— Maintenant que vous voilà parfaitement instruit, M. Jarvie, lui dis-je, il ne me reste qu'à vous prier de me donner votre avis sur ce qu'exigent de moi l'intérêt de mon père et celui de mon honneur.