— Mais les esprits! s'écria-t-il, les esprits! s'ils venaient à nous poursuivre à trois heures du matin! je ne me soucierais pas d'avoir leur visite deux fois dans vingt-quatre heures.
— N'en ayez pas peur, lui dis-je en le quittant. Il existe sur la terre assez de malins esprits qui savent agir pour leur intérêt, mieux que s'ils avaient à leurs ordres tous les suppôts de Lucifer.
Après cette exclamation, qui me fut arrachée par le sentiment de situation dans laquelle je me trouvais, je sortis de la chaumière d'André et je m'en retournai au château.
Je fis le peu de préparatifs indispensables; je chargeai mes pistolets, et je me jetai tout habillé sur mon lit pour tâcher de me préparer, par quelques heures de sommeil, à supporter la fatigue du voyage que j'allais entreprendre et les inquiétudes qui devaient m'accompagner jusqu'à la fin de la route. La nature, épuisée par les agitations que j'avais éprouvées pendant cette journée, me fut plus favorable que je n'osais l'espérer, et je jouis d'un sommeil paisible dont je ne sortis qu'en entendant sonner deux heures à l'horloge du château, placée au haut d'une tour dont ma chambre était voisine. J'avais eu soin de garder de la lumière. Je me levai à l'instant et j'écrivis la lettre que j'avais dessein de laisser pour mon oncle. Cette besogne terminée, j'emplis une valise des vêtements qui m'étaient le plus nécessaires, je laissai dans ma chambre le reste de ma garde-robe; je descendis l'escalier sans faire de bruit, je gagnai l'écurie sans obstacle; là, quoique je ne fusse pas aussi habile palefrenier qu'aucun de mes cousins, je sellai et bridai mon cheval et me mis en route.
En entrant dans l'avenue qui conduisait à la porte du parc, je m'arrêtai un instant et me retournai pour voir encore une fois les murs qui renfermaient Diana Vernon. Il me semblait qu'une voix secrète me disait que je m'en séparais pour ne plus la revoir. Il était impossible, dans la succession longue et irrégulière des fenêtres gothiques du château, que les pâles rayons de la lune n'éclairaient qu'imparfaitement, de reconnaître celles de l'appartement qu'elle occupait. Elle est déjà perdue pour moi, pensais-je en cherchant inutilement à les distinguer, perdue avant même que j'aie quitté l'enceinte des lieux qu'elle habite! Quelle espérance me reste-t-il donc? d'avoir quelque correspondance avec elle, quand nous serons séparés!
J'étais absorbé dans une rêverie d'une nature peu agréable, quand l'horloge du château fit entendre trois heures et rappela à mon souvenir un individu bien moins intéressant pour moi et un rendez- vous auquel il m'importait d'être exact.
En arrivant au bout de l'avenue, j'aperçus un homme à cheval, caché par l'ombre que projetait la muraille du parc. Je toussai plusieurs fois; mais ce ne fut que lorsque j'eus prononcé le nom André, à voix basse, que le jardinier me répondit: — Oui, oui, c'est André.
— Marchez devant, lui dis-je, et gardez bien le silence s'il est possible, jusqu'à ce que nous ayons traversé le village qui est dans la vallée.
André ne se fit pas répéter cet ordre; il partit à l'instant même et d'un pas beaucoup plus rapide que je ne l'aurais désiré. Il obéit si scrupuleusement à mon injonction de garder le silence qu'il ne répondit à aucune des questions que je ne cessais de lui adresser sur la cause d'une marche si rapide, et qui me semblait aussi peu nécessaire qu'imprudente au commencement d'un long voyage, puisqu'elle pouvait mettre nos chevaux hors d'état de le continuer. Nous ne traversâmes pas le village. Il me fit passer par des sentiers détournés; nous arrivâmes dans une grande plaine et nous nous trouvâmes ensuite au milieu des montagnes qui séparent l'Angleterre de l'Écosse, dans ce qu'on appelle les _Marches moyennes[50]. _Le chemin, ou plutôt le mauvais sentier que nous suivions alors, était coupé à chaque instant tantôt par des broussailles, tantôt par des marais. André pourtant ne ralentissait pas sa course, et nous faisions bien neuf à dix milles par heure.
J'étais surpris et mécontent de l'opiniâtreté du drôle, et il fallait pourtant le suivre ou perdre l'avantage d'avoir un conducteur. Nous ne trouvions que des montées et des descentes rapides sur un terrain où nous risquions à chaque instant de nous rompre le cou; nous passions de temps en temps à côté de précipices dans lesquels le moindre faux pas de nos chevaux nous aurait fait trouver une mort certaine. La lune nous prêtait quelquefois une faible lumière, mais souvent un nuage ou une montagne nous plongeait dans de profondes ténèbres: je perdais alors de vue mon guide, et il ne me restait pour me diriger que le bruit des pieds de son cheval et le feu qu'ils tiraient des rochers sur lesquels nous marchions. La rapidité de cette course et l'attention que le soin de ma sûreté m'obligeait de donner à mon cheval me furent d'abord de quelque utilité pour me distraire des réflexions pénibles auxquelles j'aurais été tenté de m'abandonner. Je criai de nouveau à André de ne pas aller si vite, et je me mis sérieusement en colère quand je vis qu'il ne faisait aucune attention à mes ordres répétés et que je n'en pouvais tirer aucune réponse. Mais la colère ne me servait à rien. Je m'efforçai deux ou trois fois de le joindre, bien résolu à lui caresser les épaules du manche de mon fouet; mais il était mieux monté que moi, et soit qu'il se doutât de mes bonnes intentions, soit que son coursier fût piqué d'une noble émulation, dès que je parvenais à en approcher, il ne tardait pas à regagner le terrain qu'il avait perdu. Enfin, n'étant plus maître de ma colère, je lui criai que j'allais avoir recours à mes pistolets et envoyer à Hostpur André[51] une balle qui le forcerait de ralentir l'impétuosité de sa marche. Il est probable qu'il entendit cette menace et qu'elle fit sur lui quelque impression; car il changea d'allure sur-le- champ, et en peu d'instants je me trouvai à son côté.