Au commencement du dix-huitième siècle, lorsque j'avais à peu près vingt-deux ans, et que j'étais à Bordeaux, je fus tout à coup rappelé à Londres par mon père, qui avait, m'écrivait-il, des nouvelles importantes à me communiquer. Je n'oublierai jamais notre première entrevue. Vous vous rappelez le ton bref et sec avec lequel il prescrivait ses volontés à ceux qui l'entouraient. Je crois voir encore sa taille droite, sa démarche ferme et assurée, — cet oeil qui lançait un regard si vif et si pénétrant, ses traits déjà sillonnés de rides, moins par l'âge que par les peines et les inquiétudes qu'il avait éprouvées; je crois entendre cette voix qui jamais ne prononçait un mot qui fût inutile, et dont le son même annonçait quelquefois une dureté qui était bien éloignée de son coeur.

À peine fus-je descendu de cheval que je courus dans le cabinet de mon père. Il était debout, et il avait un air calme et ferme en même temps, qu'il garda même en revoyant un fils unique séparé de lui depuis quatre ans. Je me précipitai dans ses bras. Sans pousser la tendresse jusqu'à l'idolâtrie, il était bon père. Une larme brilla dans ses yeux noirs; mais cette émotion ne fut que momentanée.

— Dubourg m'écrit qu'il est content de vous, Frank.

— J'en suis charmé, monsieur…

— Mais moi, je n'ai pas raison de l'être, ajouta-t-il en s'asseyant à son bureau.

— J'en suis fâché, monsieur.

— _Charmé! fâché! _tout cela. Frank, ne signifie rien. Voici votre dernière lettre.

Il tira une liasse énorme de papiers qui étaient réunis par un cordon rouge, et enfilés ensemble sans beaucoup d'ordre ni de symétrie. Là était ma pauvre épître, composée sur le sujet qui me tenait le plus au coeur, et conçue dans des termes que j'avais crus propres sinon à convaincre, du moins à toucher mon père. C'était là qu'elle était reléguée, au milieu d'un tas de lettres et de paperasses relatives aux affaires de commerce. Je ne puis m'empêcher de sourire lorsque je me rappelle combien ma vanité se trouva blessée de voir mes remontrances pathétiques, dans lesquelles j'avais déployé toute mon éloquence et que je regardais comme un chef-d'oeuvre de sentiment, tirées du milieu d'un fatras de lettres d'avis, de crédit, enfin de tous les lieux communs de la correspondance d'un négociant. En vérité, pensais-je en moi- même, une lettre aussi importante (je n'osais pas me dire aussi bien écrite) méritait une place à part, et ne devait pas être confondue avec celles qui ne traitent que d'affaires de commerce.

Mais mon père ne remarqua point mon mécontentement; et, quand même il y eût fait attention, il ne s'en fût pas beaucoup plus inquiété. Il continua, tenant la lettre à la main:

— Voici la lettre que vous m'avez écrite le 21 du mois dernier. Voyons, lisons-la ensemble. Vous m'y dites que dans une affaire aussi importante que celle de choisir un état, et lorsque de ce choix dépend le bonheur ou le malheur de toute la vie, vous espérez de la bonté d'un père qu'il vous accordera du moins une voix négative; que vous vous sentez une aversion insurmontable… oui, insurmontable est le mot: je voudrais bien que vous écrivissiez plus lisiblement, et que vous prissiez l'habitude de barrer vos _t, _et d'ouvrir davantage vos _s… _une aversion insurmontable pour les arrangements que je vous ai proposés. Tout le reste de votre lettre ne fait que répéter la même chose, et vous avez délayé en quatre pages ce qu'avec un peu d'attention et de réflexion vous eussiez pu resserrer en quatre lignes; car après tout, Frank, elle se réduit à ceci, que vous ne voulez pas faire ce que je désire.