Comme, heureusement, il avait quitté son manteau et son armure, le montagnard Écossais put déployer une légèreté qui, étant sans égale dans son pays, devait bientôt lui faire joindre le Bohémien, en dépit de l'agilité que déployait celui-ci. Ce n'était pourtant pas ce que se proposait Quentin; car il regardait comme beaucoup plus important de découvrir ses projets que d'y mettre obstacle. Ce qui acheva de l'y déterminer, ce fut de voir le Bohémien ne point ralentir le pas, même après la première impulsion de sa fuite; sa course avait donc un tout autre objet que celle d'un homme chassé d'un bon logement, presqu'à minuit, sans s'y attendre, et qui naturellement n'aurait dû songer qu'à s'en procurer un autre. Quentin le suivit sans être aperçu, car le Bohémien ne tourna pas la tête une seule fois; mais après avoir traversé la prairie, celui-ci s'arrêta au bord d'un petit ruisseau dont les rives étaient couvertes d'aunes et de saules; il sonna du cor, avec précaution toutefois et en ménageant le son. Un coup de sifflet, qui partit à peu de distance, lui répondit sur-le-champ.
—C'est un rendez-vous, pensa Quentin; mais comment m'approcher pour entendre ce qui va se passer? Le bruit de mes pas et celui des branches qu'il faut que j'écarte me trahiront, si je n'y prends garde. Je les surprendrai pourtant, de part saint André! comme si c'étaient des daims de Glen-Isla[60]. Je leur apprendrai que ce n'est pas sans fruit que j'ai été instruit dans l'art de la vénerie. Les voilà ensemble; ils sont deux; l'avantage n'est pas pour moi, s'ils me découvrent et qu'ils aient des projets hostiles, comme cela n'est que trop à craindre; prenons garde que la comtesse Isabelle ne perde son pauvre ami!—Que dis-je? il ne mériterait pas ce titre, s'il n'était prêt à combattre pour elle une douzaine de ces coquins. Après avoir croisé le fer avec Dunois, avec le meilleur chevalier de la France, dois-je craindre une horde de pareils vagabonds? Fi donc! prudence et courage; et avec l'aide de Dieu et de saint André, ils me trouveront plus fort et plus fin qu'eux.
D'après cette résolution, employant une ruse que lui, avait apprise l'habitude de la chasse des forêts, il descendit dans le lit de la petite rivière, dont l'eau, variant de profondeur, tantôt lui couvrait à peine les pieds, tantôt lui montait jusqu'aux genoux, et s'avança ainsi bien doucement, caché sous les branches des arbres entre-croisées sur sa tête; le bruit de ses pas se confondait avec le murmure des eaux (c'est ainsi que nous-mêmes nous nous sommes souvent approchés autrefois du nid du corbeau vigilant). De cette manière, il arriva, sans être aperçu, assez près pour entendre la voix des deux hommes qu'il voulait observer; mais il ne distinguait pas leurs paroles. étant en ce moment sous un magnifique saule pleureur dont les branches tombaient jusque sur la surface de l'eau, il en saisit une des plus fortes, et employant en même temps l'adresse, la force et l'agilité, il se hissa sur l'arbre, sans bruit, et s'assit sur la bifurcation des premières branches, sans crainte d'être découvert.
De là il vit que l'individu avec lequel Hayraddin conversait était un homme de sa caste; mais il reconnut en même temps, à sa grande mortification, qu'ils parlaient une langue dont il ne pouvait comprendre un seul mot. Ils riaient beaucoup; et, comme Hayraddin fit un mouvement comme s'il s'esquivait, et finit par se frotter les épaules, Quentin en conclut qu'il lui racontait l'histoire de la bastonnade qu'il avait reçue avant sa fuite du couvent.
Tout à coup on entendit à quelque distance un nouveau coup de sifflet; Hayraddin y répondit en sonnant du cor, comme il l'avait fait en arrivant, et, quelques instans après, un nouveau personnage parut sur la scène. C'était un homme grand, vigoureux, ayant l'air martial, et dont les formes robustes formaient un contraste frappant avec la petite taille et le corps grêle des deux Bohémiens. Un large baudrier, passé sur son épaule, soutenait un grand sabre. Son haut-de-chausses couvert de taillades d'où sortaient des bouffettes en soie et en taffetas de diverses couleurs, était attaché au moins par cinq cents aiguillettes en ruban à une jaquette de buffle bien serrée, sur la manche droite de laquelle on voyait une plaque en argent représentant une tête de sanglier, indice du chef sous lequel il servait. Le chapeau qu'il portait de côté sur l'oreille, laissait voir une grande quantité de cheveux crépus qui ombrageaient son large visage, et allaient se mêler avec une barbe non moins large, d'environ quatre pouces de longueur. Il tenait à la main une longue lance, et tout son équipement annonçait un de ces aventuriers allemands, connus sous le nom de lanzknechts, en français lansquenets[61], qui formaient à cette époque une partie formidable de l'infanterie. Ces mercenaires étaient une soldatesque féroce et ne songeant qu'au pillage; un conte absurde courait parmi eux, que la porte du ciel avait été fermée à un lansquenet à cause de ses vices, et qu'on avait refusé de le recevoir en enfer à cause de son caractère mutin, querelleur et insubordonné: il en résultait qu'ils agissaient en gens qui n'aspiraient pas au ciel et qui ne redoutaient pas l'enfer.
—Donner und blitz! s'écria-t-il en arrivant; et il parla ensuite une sorte de jargon franco-germain, dont nous ne pourrons donner qu'une idée très imparfaite:—Pourquoi vous m'avoir fait perdre trois nuits à vous attendre?
—Je n'ai pas pu vous voir plus tôt, mein herr, répondit Hayraddin avec un ton de soumission. Il y a un jeune Écossais, qui a l'œil aussi vif qu'un chat sauvage, qui épie mes moindres mouvemens. Il me soupçonne déjà; si ses soupçons se confirmaient, je serais un homme mort, et il reconduirait ces femmes en France.
—Washenker! dit le lansquenet, nous être trois; nous les attaquer demain, et enlever les femmes sans aller plus loin. Vous m'avoir dit les deux gardes être des poltrons, vous et votre camarade en avoir soin, et, der Teufel! moi me charger du chat sauvage.
—Vous ne trouverez pas cela si facile, dit le Bohémien; car, outre que notre métier à nous autres n'est pas de nous battre, notre Écossais est un gaillard qui s'est mesuré avec le meilleur chevalier de toute la France, et qui s'en est tiré avec honneur. Je l'ai vu de mes propres yeux serrer Dunois d'assez près.
—Hagel und sturmwetter! s'écria l'Allemand; votre lâcheté vous fait parler ainsi.