Jean-Jacques, au livre neuvième de ses Confessions, nous conte, à sa manière, comment l'idée vint à Voltaire d'écrire Candide. Vous savez qu'après le tremblement de terre de Lisbonne, Voltaire avait composé sur cette catastrophe un poème où, peignant les malheurs et le désespoir de toute cette population, il raillait les philosophes qui prétendaient, avec Leibniz, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Rousseau avait lu ce poème:

«Frappé, nous dit-il, de voir ce pauvre homme, accablé, pour ainsi dire, de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie et trouver que tout était mal, je formai l'insensé projet de le faire rentrer en lui-même, et de lui prouver que tout était bien. Voltaire, en paraissant toujours croire en Dieu, n'a réellement jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu prétendu n'est qu'un être malfaisant qui, selon lui, ne prend plaisir qu'à nuire. L'absurdité de cette doctrine, qui saute aux yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé de biens de toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à désespérer ses semblables par l'image affreuse et cruelle de toutes les calamités dont il est exempt. Autorisé plus que lui à compter et à peser les maux de la vie humaine, j'en lis l'équitable examen, et je lui prouvai que de tous ces maux il n'y en avait pas un dont la Providence ne fût disculpée, et qui n'eût sa source dans l'abus que l'homme a fait de ses facultés, plus que dans la nature elle-même. Je le traitai dans cette lettre avec tous les égards, toute la considération, tout le ménagement, et je puis dire avec tout le respect possible. Cependant, lui connaissant un amour-propre extrêmement irritable, je ne lui envoyai pas cette lettre à lui-même, mais au docteur Tronchin, son médecin et son ami, avec plein pouvoir de la donner ou supprimer, selon qu'il le trouverait le plus convenable. Tronchin donna la lettre. Voltaire me répondit, en peu de lignes, qu'étant malade et garde-malade lui-même, il remettait à un autre temps sa réponse, et ne dit pas un mot sur la question. Tronchin, en m'envoyant cette lettre, en joignit une, où il marquait peu d'estime pour celui qui la lui avait remise.

«Je n'ai jamais publié ni même montré ces deux lettres, n'aimant pas à faire parade de ces sortes de petits triomphes; mais elles sont en originaux dans mes recueils. Depuis lors, Voltaire a publié cette réponse qu'il m'avait promise. Elle n'est autre que le roman de Candide, dont je ne puis parler, parce que je ne l'ai pas lu.»

Je crains qu'ici Jean-Jacques, dont une extrême modestie n'était pas le défaut, ne s'en fasse accroire. Sa lettre à Voltaire, qui est connue sous le nom de Lettre sur la Providence, est du 18 août 1756; Voltaire y répondit par une lettre de pure courtoisie le 21 septembre. Il n'écrivit Candide que vingt-neuf mois plus tard. Il est fort probable qu'il ne songeait plus guère alors ni à Jean-Jacques ni à sa lettre.

C'est la doctrine de l'optimisme à qui il en avait. Leibniz l'avait mise à la mode. Tous ceux qui ont fait leur philosophie, à l'époque où renseignement de la philosophie était encore en honneur dans les lycées, connaissent le passage où Leibniz nous montre Sextus Tarquin consultant l'oracle de Delphes sur sa destinée. Il apprend le sort qui l'attend:

Exsul inopsque cades irata pulsus ab urbe.

Il se plaint de la destinée, et il semble que ce soit avec raison; mais l'oracle lui fait voir que de sa condamnation à l'exil et à la misère sortira la république romaine, puis la fondation d'un grand empire. Un moindre mal aura donc été la condition d'un plus grand bien.

Leibniz ne soutenait donc point que tout fût parfait dans le monde. Non, disait-il, tout n'est pas bien; mais tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Dieu n'a pas voulu le mal; mais il l'a permis parce que la raison l'y obligeait, et permettre le mal comme Dieu le permet, c'est la plus grande bonté.

Cette théorie prêtait aisément aux réfutations ironiques et plaisantes. La belle avance pour Sextus Tarquin, qu'après l'avoir chassé et réduit à mendier son pain, Rome fût devenue quelques siècles après la maîtresse du monde! En avait-il été moins misérable? En avait-il moins souffert? Il était parbleu! bien évident que de tout accident survenu à une créature il pouvait jaillir pour telle ou telle autre une source de plaisir et de joie; mais, si l'on poussait l'idée à ses plus extrêmes conséquences, on arriverait à dire que plus les hommes sont malheureux, plus l'humanité est heureuse, et que le bonheur vénérai se compose de la somme des malheurs particuliers.

Voltaire n'avait pas besoin d'être provoqué par Jean-Jacques pour s'échauder contre cette philosophie, qui lui paraissait choquer le bon sens. Il l'a combattue partout; il l'a poursuivie de ses railleries et de ses sarcasmes: c'est dans Candide qu'il a donné contre elle du meilleur de son cœur.