(CONTE DE NOËL)
A Jules Claretie
I
Ce matin-là, qui était la veille de Noël, deux événements
d'importance eurent lieu simultanément. Le soleil se leva,
--et M. Jean-Baptiste Godefroy aussi.
Sans doute, le soleil,--au coeur de l'hiver, après quinze
[5] jours de brume et de ciel gris, quand par bonheur le vent
passe au nord-est et ramène le temps sec et clair,--le
soleil, inondant tout à coup de lumière le Paris matinal,
est un vieux camarade que chacun revoit avec plaisir. Il
est d'ailleurs un personnage considérable. Jadis il a été
[10] Dieu: il s'est appelé Osiris, Apollon, est-ce que je sais?
et il n'y a pas deux siècles qu'il régnait en France sous le
nom de Louis XIV. Mais M. Jean-Baptiste Godefroy,
financier richissime, directeur du Comptoir général de
crédit, administrateur de plusieurs grandes compagnies,
[15] député et membre du Conseil général de l'Eure, officier de
la Légion d'honneur, etc., etc., n'était pas non plus un
homme à dédaigner. Et puis l'opinion que le soleil peut
avoir sur son propre compte n'est certainement pas plus
flatteuse que celle que M. Jean-Baptiste Godefroy avait
[20] de lui-même. Nous sommes donc autorisé à dire que, le
matin en question, vers huit heures moins le quart, le
soleil et M. Jean-Baptiste Godefroy se levèrent.
Par exemple, le réveil de ces puissants seigneurs fut tout
à fait différent. Le bon vieux soleil, lui, commença par
faire une foule de choses charmantes. Comme le grésil,
pendant la nuit, avait confit dans du sucre en poudre les
platanes dépouillés du boulevard Malesherbes, où est
situé l'hôtel Godefroy, ce magicien de soleil s'amusa
[5]
d'abord à les transformer en gigantesques bouquets de corail
rose; et, tout en accomplissant ce délicieux tour de fantasmagorie,
il répandit, avec la plus impartiale bienveillance,
ses rayons sans chaleur, mais joyeux, sur tous les humbles