Ils valsaient, les bras étendus en croix, la tête inclinée sur les épaules, les yeux demi-clos, la bouche entr’ouverte comme des nageurs confiants qui se laissent emporter par le fleuve de l’extase ; leurs mouvements, réguliers, onduleux, avaient une souplesse extraordinaire ; nul effort sensible, nulle fatigue apparente ; le plus intrépide valseur allemand serait tombé mort de suffocation ; eux continuaient de tourner sur eux-mêmes comme poussés par la suite de leur impulsion, de même qu’une toupie qui pivote immobile au moment de la plus grande rapidité, et semble s’endormir au bruit de son ronflement.

Chose surprenante, ils étaient là une vingtaine, peut-être davantage, pirouettant au milieu de leurs jupes épanouies comme le calice de ces gigantesques fleurs de Java, sans se heurter jamais, sans se désorbiter de leur tourbillon, sans perdre un seul instant la mesure marquée par les tarboukas.

L’iman se promenait parmi les groupes, frappant quelquefois des mains, soit pour indiquer à l’orchestre de presser ou de ralentir le rhythme, soit pour encourager les valseurs et les applaudir de leur zèle pieux. Sa mine impassible formait un contraste étrange avec toutes ces figures illuminées, convulsées ; ce morne et froid vieillard traversait d’un pas de fantôme ces évolutions frénétiques, comme si le doute eût atteint son âme desséchée, ou que depuis longtemps les ivresses de la prière et les vertiges des incantations sacrées n’eussent plus prise sur lui, comme ces teriakis et ces hachachins blasés sur l’effet de leur drogue et obligés d’élever la dose jusqu’à l’empoisonnement.

Les valses s’arrêtèrent un instant ; les derviches se reformèrent couple par couple et firent deux ou trois fois processionnellement le tour de la salle. Cette évolution, faite à pas lents, leur donne le temps de reprendre haleine et de se recueillir.

Ce que j’avais vu n’était, en quelque sorte, que le prélude de la symphonie, le début du poëme, l’entraînement à la valse.

Les tarboukas se mirent à gronder sur une mesure plus pressée, le chant des flûtes devint plus vif, et les derviches reprirent leur danse avec un redoublement d’activité.

Cependant cette activité n’a rien de désordonné ni de fiévreusement démoniaque comme les convulsions épileptiques des aïssaouas ; le rhythme la règle et la contient toujours. La rotation devient plus véloce, le nombre de tours exécutés dans une minute augmente, mais la valse hiératique reste silencieuse et calme comme un toton qui s’assoupit au plus fort de sa rapidité. Les derviches élèvent ou laissent retomber légèrement leurs bras selon le degré de fatigue ou d’extase qu’ils éprouvent ; on dirait des baigneurs qui perdent pied et étalent leurs mains sur l’eau pour s’abandonner au courant ; quelquefois leur tête se renverse, montrant des yeux blancs, des traits illuminés, des lèvres entr’ouvertes par un sourire indicible et que trempe une légère écume, ou retombe sur la poitrine comme accablée de volupté, faisant ployer la barbe contre l’étoffe blanche du gilet, mais, le plus souvent, reste couchée sur l’avant-bras comme sur l’oreiller d’un rêve divin.

Un pauvre vieux, porteur d’un masque socratique assez laid au repos, valsait avec une vigueur et une persistance incroyables pour son âge, et sa figure commune prenait, sous l’excitation magique du tournoiement, une singulière beauté ; l’âme, pour ainsi dire, lui venait à la peau, et, comme un marteau intérieur, repoussait et corrigeait par dedans les imperfections de ses traits. — Un autre, de vingt-cinq ou trente ans, figure noble, régulière et douce, terminée par une barbe d’un blond roux, faisait songer involontairement au jeune Nazaréen, — le plus beau des hommes, — avec ses bras élevés au-dessus de sa tête, et que les clous d’une croix invisible semblaient retenir dans la même position. Je n’ai jamais vu une plus belle expression ascétique. Ni l’Ange de Fiesole, ni le divin Moralès, ni Hemmeling, ni fra Bartholomeo, ni Murillo, ni Zurbaran, n’ont jamais peint dans leurs tableaux religieux une tête plus éperdue d’amour divin, plus noyée d’effluves mystiques, plus reflétée de lueurs célestes, plus ivre d’hallucinations paradisiaques ; si dans l’extra-monde les âmes conservent l’apparence du visage humain, elles doivent assurément ressembler à ce jeune derviche tourneur.

Cette expression se répétait à des degrés moindres sur les physionomies extatiques des autres valseurs. Que voyaient-ils dans ces visions qui les berçaient ? les forêts d’émeraude à fruits de rubis, les montagnes d’ambre et de myrrhe, les kiosques de diamants et les tentes de perles du paradis de Mahomet ? leurs bouches souriantes recevaient sans doute les baisers parfumés de musc et de benjoin des houris blanches, vertes et rouges : leurs yeux fixes contemplaient les splendeurs d’Allah scintillant avec un éclat à faire paraître le soleil noir, sur un embrasement d’aveuglante lumière ; la terre, à laquelle ils ne tenaient que par un bout de leurs orteils, avait disparu comme un papier brouillard qu’on jette sur un brasier, et ils flottaient éperdument dans l’éternité et l’infini, ces deux formes de Dieu.

Les tarboukas ronflaient, et la flûte pressait son chant d’un diapason impossible et ténu comme un cheveu de cristal ; les derviches disparaissaient dans leur propre éblouissement ; les jupes s’enflaient, se gonflaient, s’arrondissaient, s’étalaient, répandant une fraîcheur délicieuse dans l’air embrasé, et m’éventaient comme le vol d’un essaim d’esprits célestes ou de grands oiseaux mystiques s’abattant sur la terre.