Ainsi je fais peu de différence, prenant un exemple insigne, entre l'admiration que garde depuis plusieurs années ma mémoire d'une lecture de la comédie de M. Becque, les HONNÊTES FEMMES, et le plaisir tiré de sa reprise hier. Que l'actrice réveille le spirituel texte ou si c'est ma vision de liseur à l'écart, voilà (comme les autres ouvrages de ce rare auteur) un chef-d'oeuvre moderne dans le style de l'ancien théâtre. La phrase chante sur les voix si bien d'accord que sont celles du Théâtre-Français sa mélodie de bon sens, je ne l'en perçois pas moins écrite, dans l'immortalité de la brochure. Aucune surprise que je n'aie goûtée d'avance, ni déception: mais un délice d'amateur à constater que la notation de vérités ou de sentiments pratiqués avec une justesse presque abstraite, ou simplement littéraire dans le vieux sens du mot, trouve, à la rampe, vie.

S'il tarde d'en venir à rassembler à-propos de gestes et de pas, quelques traits d'esthétique nouveaux, je ne laisserai du moins cet acte parfait dans une autre manière, sans marquer qu'il a, comme le doit tout produit même exquisement moyen et de fiction plutôt terre-à-terre, par un coin, aussi sa puissante touche de poésie inévitable: dans l'instrumentale conduite des timbres du dialogue, interruptions, répétitions, toute une technique qui rappelle l'exécution en musique de chambre de quelque fin concert de tonalité un peu neutre; et (je souris) du fait du symbole. Qu'est-ce, sinon une allégorie bourgeoise, délicieuse et vraie, prenez la pièce ou voyez-la! que cette apparition à l'homme qui peut l'épouser, d'une jeune fille parée de beaux enfants d'autrui, hâtant le dénouement par un tableau de maternité future.

A tout le théâtre faussé par une thèse ou aveuli jusqu'à l'étalage de chromolithographies, bref le contraire, cet Auteur Dramatique par excellence (pour reproduire la mention des bustes de foyer) oppose l'harmonie des types et de l'action. Ainsi les ameublements indiquant l'intimité de ce siècle, louches, tels, prétentieux! dans de récentes années revint se substituer le ton bourgeois et pur du style dernier, le Louis XVI. Analogie qui me prend: s'il n'existe de revoir mieux approprié à l'état contemporain que les soieries de robe aux bergères avec alignement d'acajou discret, cela noble, familier (où le regard, jamais trompé par les similitudes de quelque allusion décorative aveuglante, ne risque d'accrocher à leur crudité puis d'y confondre selon des torsions le bizarre luxe de sa propre chimère), je sens une sympathie pour l'ouvrier d'un oeuvre restreint et parfait, mais d'un oeuvre parce qu'un art y tient, lequel me charme par une fidélité à tout ce qui fut une rare et superbe tradition, et ne gêne ni ne masque pour mon oeil l'avenir.

Le malentendu qui toutefois peut s'installer entre la badauderie et le maître, si quelqu'un n'y coupe court en vertu d'une admiration, provient de ce que, dans un souhait trouble de nouveau, on attende un art inventé de toutes pièces: tandis que voici un aboutissement imprévu, glorieux et neuf de l'ancien genre classique, en pleine modernité, avec notre expérience ou je ne sais quel désintéressement cruel qu'on n'a pas employé tout à nu, avant le siècle. Autre chose que la PARISIENNE notamment, c'est présumer mieux qu'un chef-d'oeuvre, tant le savoir de l'écrivain brille en cette production de sa verte maturité; ou surpassera-t-il les CORBEAUX? Je ne le désire presque, et me défierais. Une à une reprenez sur quelque scène officielle et comme exprès rétrospective ces pièces déjà qui du premier soir furent évidentes, pour que le travailleur groupe à l'entour maint exemplaire du genre dont il a, par un fait historique très spécial, dégagé sur le tard de notre littérature, la vive ou sobre beauté. Ne pas feindre l'impatience d'une surprise quand elle a eu lieu et qu'il s'agit d'un art achevant ainsi avec un plus strict éclat qu'un des génies antérieurs eût pu l'allumer, sa révélation, ou notre comédie de moeurs française.

Comme je goûte par exemple la farce, aiguë, autant que profonde sans prendre jamais un ton soucieux vu que c'est trop si la vie l'affecte envers nous, rien n'y valant que s'enfle l'orchestration des colères, du blâme ou de la plainte! partition ici tue selon un rythmique équilibre dans la structure, elle se répond, par opposition de scènes contrastées et retournées, d'un acte à l'autre où c'est une voltige, allées, venues, en maint sens, de la fée littéraire unique, la Fantaisie, qui efface d'un pincement de sa jupe, ou montre, une transparence d'allusions répandue sur fond, d'esprit: enveloppant dans le tourbillon de joie la réalité folle et contradictoire puis la piquant de ses pointes, avant de s'arrêter sur ce sourire qui est le jugement suprême et en dernier lieu de la sagesse parisienne et indéniablement le trait de M. Meilhac.

Ainsi dans un ouvrage dramatique savant réapparaît; visible au regard critique et certain, etre aux ailes de gaze, à qui sont les planches.

L'hiver[*] est à la prose.

[*] 1886

Avec l'éclat automnal cessa le Vers, qui autorise le geste et un miraculeux recul: c'était, la dernière, fanfare si magistralement lancée que j'ai dans l'oreille, du fait de M. Richepin, au succès interrompu par le départ de Scapin en personne[*]: farce où le tréteau s'est agrandi par ses arts seuls jusqu'à la scène, comme il le faillit aux siècles d'imitation antique.

[*] M. Coquelin