J’étais debout sur la grande fenêtre, les bras hors des barreaux, les mains jointes ; l’église de Saint-Marc était au-dessous de moi ; une prodigieuse multitude de colombes en liberté faisaient l’amour, voltigeaient, nichaient sur ce toit de plomb ; le ciel le plus magnifique s’étendait devant moi ; je dominais toute cette partie de Venise qui était visible de ma prison ; une lointaine rumeur de voix humaines me frappait doucement l’oreille. Dans ce lieu de douleur mais merveilleux, je conversais avec Celui dont les yeux seuls me voyaient ; je lui recommandais mon père, ma mère, et une à une toutes les personnes qui m’étaient chères, et il me semblait qu’il me répondait : « Fie-toi à ma bonté ! » et je m’écriais : « Oui, ta bonté me rassure ! »
Et je terminais ma prière tout attendri, consolé, et peu soucieux des morsures que, pendant ce temps, les moustiques m’avaient gaillardement distribuées.
Ce soir-là, après une si grande exaltation, ma rêverie commençant à se calmer, les moustiques à devenir insupportables, et le besoin de m’envelopper la face et les mains à se faire sentir de nouveau, une pensée vulgaire et méchante m’entra tout à coup dans la tête : elle me fit frissonner ; je voulus la chasser, et je ne pus.
Tremerello m’avait suggéré un infâme soupçon sur Zanze : qu’elle était un espion de mes secrets, elle ! cette âme candide ! qui ne savait pas un mot de politique ! qui ne voulait rien en savoir !
Il m’était impossible de douter d’elle ; mais je me demandai : « Ai-je la même certitude à l’endroit de Tremerello ? Et si ce fourbe était un instrument d’odieuses instigations ? Si la lettre avait été fabriquée par on ne sait qui, pour m’amener à faire d’importantes confidences à ce nouvel ami ? Peut-être le prétendu prisonnier qui m’écrit n’existe en aucune façon ; peut-être existe-t-il, et est-il un perfide qui cherche à surprendre mes secrets, pour se sauver lui-même en les révélant ; peut-être est-ce un galant homme, oui, mais le traître, c’est Tremerello qui veut nous entraîner tous deux à notre ruine pour gagner une augmentation de salaire. »
Oh ! la chose affreuse, mais trop naturelle à qui gémit en prison, que de craindre de tous côtés l’inimitié et la fourberie !
De semblables doutes me plongeaient dans l’angoisse, me rendaient lâche. Non ; quant à Zanze, je n’avais jamais pu les avoir un moment ! Cependant, depuis que Tremerello avait laissé échapper cette parole sur elle, un demi-doute me tourmentait, non sur elle, mais sur ceux qui la laissaient venir dans ma chambre. Lui avaient-ils, soit d’eux-mêmes et par zèle, soit par ordre supérieur, donné mission de m’espionner ? Oh ! s’il en avait été ainsi, comme ils avaient été mal servis !
Mais pour ce qui concernait la lettre de l’inconnu, que faire ? S’en tenir aux sévères, aux mesquins conseils de la peur qui s’intitule prudence ? Rendre la lettre à Tremerello, et lui dire : « Je ne veux pas risquer ma tranquillité ? » Et s’il n’y avait là aucune tromperie ? Et si l’inconnu était un homme parfaitement digne de mon amitié, méritant que je risquasse quelque chose pour lui adoucir les angoisses de la solitude ? Lâche ! tu es peut-être à deux pas de la mort ; la fatale sentence peut être prononcée d’un jour à l’autre, et tu te refuserais à faire encore acte d’affection ? Répondre, répondre, je le dois ! — Mais si on venait par malheur à découvrir cette correspondance, et que personne ne pût en conscience nous en faire un crime, n’est-il pas vrai cependant qu’un dur châtiment retomberait sur le pauvre Tremerello ? Cette considération n’est-elle pas suffisante pour m’imposer comme un devoir absolu de ne pas entreprendre de correspondance clandestine ?
CHAPITRE XXXV
Je fus agité toute la soirée, je ne fermai pas l’œil de la nuit, et au milieu de tant d’incertitudes, je ne savais que résoudre.