La vérité est qu’il est impossible de ne pas trouver quelque charme dans la présence, dans les regards, dans le langage d’une jeune fille vive et affectueuse. Puis, je n’avais rien fait pour captiver sa bienveillance, et elle m’aimait comme un père ou comme un frère, à mon choix. Pourquoi ? Parce qu’elle avait lu la Francesca da Rimini et l’Eufemio, et mes vers la faisaient tant pleurer ! Et puis parce que j’étais prisonnier, sans avoir, disait-elle, ni volé ni tué !

En somme, moi qui m’étais affectionné à Madeleine sans la voir, comment aurais-je pu être indifférent à ses soins de sœur, à ses gracieuses cajoleries, à l’excellent café de la

Venezianina adolescente sbirra[8] ?

[8] La jeune petite sbire vénitienne.

Je serais un imposteur si j’attribuais à la sagesse de ne m’en être pas amouraché. Je ne m’en amourachai pas uniquement parce qu’elle avait un amant dont elle était folle. Malheur à moi s’il en eût été autrement !

Mais si le sentiment qu’elle éveilla en moi ne fut pas celui qu’on nomme amour, je confesse qu’il s’en rapprochait un peu. Je désirais qu’elle fût heureuse, qu’elle réussît à se faire épouser par celui qui lui plaisait. Je n’avais pas la moindre jalousie, pas la moindre idée qu’elle pût me choisir pour l’objet de son amour. Mais, quand j’entendais ouvrir la porte, le cœur me battait dans l’espoir que c’était Zanze ; et si ce n’était pas elle, je n’étais pas content ; si c’était elle, le cœur me battait plus fort et se réjouissait.

Ses parents, qui avaient déjà conçu bonne opinion de moi, et qui savaient qu’elle était follement éprise d’un autre, ne se faisaient aucun scrupule de la laisser venir presque toujours m’apporter le café du matin, et parfois celui du soir.

Elle avait une simplicité et une bonté séduisantes. Elle me disait : « Je suis si amoureuse d’un autre, et cependant je reste si volontiers avec monsieur ! Quand je ne vois pas mon amant, je m’ennuie partout, excepté ici.

— Ne sais-tu pas pourquoi ?

— Je ne le sais pas.