« Mais ces droits, comment ne les avez-vous pas fait valoir au moment de la restauration ?
— Je me trouvais alors mortellement malade à Bologne. A peine rétabli, je volai à Paris, je me présentai aux Hautes Puissances ; mais ce qui était fait était fait : toujours inique, mon oncle ne voulut pas me reconnaître ; ma sœur s’unit à lui pour me persécuter. Seul, le bon prince de Condé m’accueillit à bras ouverts, mais son amitié ne pouvait rien. Un soir, dans les rues de Paris, je fus assailli par des sicaires armés de poignards, et c’est à grand’peine que je pus me soustraire à leurs coups. Après avoir erré quelque temps en Normandie, je revins en Italie et m’arrêtai à Modène. De là, écrivant sans cesse aux monarques d’Europe, et particulièrement à l’empereur Alexandre, qui me répondait avec la plus grande politesse, je ne désespérais pas d’obtenir enfin justice, ou bien, si par politique on voulait sacrifier mes droits au trône de France, de me faire assigner un apanage convenable. Je fus arrêté, conduit aux frontières du duché de Modène, et consigné entre les mains du gouvernement autrichien. Maintenant, depuis huit mois, je suis enseveli ici, et Dieu sait quand j’en sortirai ! »
Je n’ajoutai pas foi à toutes ces paroles. Mais qu’il fût enseveli, c’était une vérité, et il m’inspira une vive compassion.
Je le priai de me raconter brièvement sa vie. Il me dit en détail toutes les particularités que je savais déjà concernant Louis XVII, comment on le mit entre les mains du scélérat Simon, le cordonnier ; comment on l’amena à attester une infâme calomnie contre les mœurs de la pauvre reine sa mère, etc., etc. ; et, enfin, qu’étant en prison, des gens vinrent une nuit le prendre. Un enfant idiot, nommé Mathurin, fut mis à sa place, et lui, on le fit enfuir. Il y avait dans la rue un carrosse à quatre chevaux, et l’un des chevaux était une machine de bois dans laquelle on le cacha. Ils allèrent heureusement jusqu’au Rhin, et, ayant passé la frontière, le général… (il me dit le nom, mais je ne me le rappelle plus), qui l’avait délivré, lui servit pendant quelque temps d’instituteur et de père. Puis il l’envoya ou le conduisit en Amérique. Là, le jeune roi sans royaume eut de nombreuses péripéties, souffrit de la faim dans les déserts, vécut honoré et heureux à la cour du roi du Brésil, fut calomnié, poursuivi, contraint de s’enfuir. Il revint en Europe vers la fin du règne de Napoléon, fut retenu en prison, à Naples, par Joachim Murat ; et, quand il se revit libre et en position de réclamer le trône de France, il fut frappé à Bologne par cette funeste maladie pendant laquelle Louis XVIII fut couronné.
CHAPITRE XX
Il racontait cette histoire avec un air surprenant de vérité. Je ne pouvais pas le croire, pourtant je l’admirais. Tous les faits de la Révolution française lui étaient très connus. Il en parlait avec beaucoup d’éloquence spontanée, et rapportait à tout propos des anecdotes très curieuses. Il y avait quelque chose de soldatesque dans son langage, mais sans qu’il manquât de cette élégance que donne la fréquentation d’une société raffinée.
« Vous me permettrez, lui dis-je, de vous traiter sans façon, de ne pas vous donner de titre.
— C’est ce que je désire, répondit-il. De mon malheur j’ai au moins retiré ce gain que je sais sourire de toutes les vanités. Je vous assure que je fais plus de cas d’être homme que d’être roi. »
Matin et soir nous nous entretenions longuement ensemble ; et, malgré ce que je pensais être une comédie de sa part, son âme me semblait bonne, candide, désireuse de tout bien moral. Plus d’une fois je fus pour lui dire : « Pardonnez-moi, je voudrais croire que vous êtes Louis XVII, mais je vous confesse sincèrement que la persuasion contraire domine en moi ; ayez assez de franchise pour renoncer à cette fiction. » Et je ruminais à part moi un beau sermon à lui faire sur la vanité de tout mensonge, même des mensonges qui paraissent innocents.
De jour en jour je différais ; j’attendais toujours que notre intimité se fût accrue de quelque degré, et jamais je n’osai exécuter mon dessein.