Le directeur de la police m’accueillit gracieusement et me permit de rester à la Bella Venezia, avec le commissaire impérial, au lieu de me faire garder ailleurs. Il ne m’accorda pas toutefois la permission de me montrer à personne, et c’est pourquoi je me déterminai à partir le matin suivant. J’obtins seulement de voir le consul piémontais, pour lui demander des nouvelles de mes parents. Je serais allé le trouver ; mais ayant été pris de fièvre et ayant dû me mettre au lit, je le fis prier de venir me voir.

Il eut la complaisance de ne pas se faire attendre et combien je lui en fus reconnaissant !

Il me donna de bonnes nouvelles de mon père et de mon frère aîné. Au sujet de ma mère, de mon autre frère et de mes deux sœurs, je restai dans une incertitude cruelle.

En partie rassuré, mais non pas suffisamment, j’aurais voulu, pour soulager mon âme, prolonger de beaucoup la conversation avec monsieur le consul. Il ne fut pas avare de ses témoignages de bienveillance, mais il dut enfin me quitter.

Resté seul, j’aurais eu besoin de verser des larmes, et je n’en avais pas. Pourquoi donc la douleur me fait-elle quelquefois fondre en larmes, et d’autres fois, et c’est le plus souvent, alors qu’il me semble que pleurer me serait un si doux soulagement, pourquoi les invoqué-je inutilement ? Cette impossibilité d’épancher mon affliction augmentait ma fièvre ; la tête me faisait très mal.

Je demandai à boire à Stundberger. Ce brave homme était sergent dans la police de Vienne, et remplissait les fonctions de valet de chambre du commissaire. Il n’était pas vieux, mais il me donna, par hasard, à boire d’une main tremblante. Ce tremblement me rappela Schiller, mon vieil ami Schiller, lorsque, le premier jour de mon arrivée au Spielberg, je lui demandai, d’un ton d’orgueil impérieux, la cruche d’eau, et qu’il me la donna.

Chose étrange ! un tel souvenir, joint aux autres, rompit la roche de mon cœur, et les larmes jaillirent.

CHAPITRE XCVII

Le matin du 18 septembre, j’embrassai mon excellent commissaire, et je partis. Nous nous connaissions seulement depuis un mois, il me faisait l’effet d’un ami de plusieurs années. Son âme, pleine du sentiment du beau et de l’honnête, n’était ni investigatrice ni artificieuse. Non qu’elle n’eût pas assez d’intelligence pour l’être, mais par cet amour d’une noble simplicité qui existe chez les hommes droits.

Quelqu’un, pendant le voyage dans un endroit où nous nous étions arrêtés, me dit en secret : « Défiez-vous de cet ange gardien ; s’il ne faisait point partie des anges noirs, on ne vous l’aurait pas donné.