Ou bien puisque ledit sieur de Roquemont estoit délibéré d'aller attaquer l'ennemy[697], prendre le petit Flibot de quelques 80 à 100 tonneaux, avantageux de voiles, le charger de farines, poudres, huilles, & vinaigre, y mettant les Religieux, femmes, & enfans, & à la faveur du combat, il pouvoit se sauver, monter la riviere & nous donner secours. De dire que dira-on si je ne voy l'ennemy? je dis qu'en pareilles ou semblables affaires c'est estre prudent, qu'il vaut mieux faire une honorable retraitte, qu'attendre une mauvaise issue. Le mérite d'un bon Capitaine n'est pas seulement au courage, mais il doit estre accompagné de prudence, qui est 186/1170ce qui les fait estimer, comme estant suivy de ruses, stratagesmes, & d'inventions: plusieurs avec peu ont beaucoup fait, & se sont rendus glorieux & redoutables.
Note 697: [(retour) ]
D'après Sagard, M. de Roquemont n'aurait pas recherché le combat. «Le 18e jour de Juillet, dit-il, le sieur de Rocmont, Admiral des François, ayant eu le vent de l'approche des Anglois, prit les brunes pour eviter le combat, auquel neantmoins il fut engagé par la diligence des ennemis.» (Hist. du Canada, p. 939.) Voir ci-dessus, p. 180.
Cependant que nous attendions des nouvelles de ce combat avec grande impatience, nous mangions nos pois par compte, ce qui diminuoit beaucoup de nos forces, la pluspart de nos hommes devenant foibles & débiles, & nous voyant dénués de toutes choses, jusques au tel qui nous manquoit, je me deliberay de faire des mortiers de bois où l'on piloit des pois qui se reduisoient en farines, lesquels nous profitoient mieux qu'auparavant, mais à cause de ce travail on estoit long temps en cet estat, je pensay que faire un moulin à bras ce seroit chose encore plus aisée & profitable, mais comme nous n'avions pas de meulle, qui estoit le principal instrument, je m'informay à nostre serrurier s'il pourroit treuver de la pierre propre à en faire une, il me donna de l'esperance, & pour ce subject alla chercher de la pierre, & en ayant treuvé il les taille, un Menuisier entreprend de les monter. De sorte que cette necessité nous fit treuver ce qu'en vingt ans l'on avoit creu estre comme impossible.
Ce moulin s'acheve avec diligence, où chacun portoit sa semenée de pois que l'on mouloit & en recevoit on de bonne farine, qui augmentoit nostre bouillie, & nous fit un très-grand bien, qui nous remit un peu mieux que nous n'estions auparavant.
La pesche de l'anguille vint qui nous ayda beaucoup, mais les Sauvages habiles à ceste pesche ne nous en donnèrent que fort peu, les nous vendant 187/1171bien chères, chacun donnans leurs habits & commoditez pour le poisson, il en fut traitté quelque 1200 du magasin pour des Castors neufs, n'en voulant point d'autres, dix anguillles pour Castor, lesquelles furent départies à un chacun, mais c'estoit peu de chose.
Nous esperions que le Champ de Heber & son gendre, nous pourroient soulager de quelque grains à la cueillette: dequoy il nous donnoient bonne esperance, mais quand ce vint à les recueillir il se trouva qu'ils ne nous pouvoient assister que d'une petite esculée d'orge, pois & bleds d'Inde par sepmaine, pesant environ 9 onces & demie, qui estoit fort peu de chose à tant de personnes, ainsi nous fallut passer la misere du temps. Les Pères Jesuites avoient un moulin à bras où les mesnages alloient moudre leurs grains le plus souvent. Heber [698] ne faisoit rien que nous ne recogneussions la quantité qu'il en mouloit afin de ne donner sujet de plainte qu'il eust faict meilleure chère que nous, ce que je ne faisois pas semblant de veoir, bien que je pâtissois assez, mais c'est la coustume qu'en telles necessitez chacun tasche de faire magasin à part, sans en rien dire: je m'estois fié à eux de faire la levée de leurs bleds, ce qu'autre que moy n'eust pas permis en telles necessitez, car en leur donnant leur part comme aux autres on en estoit quitte, & le surplus leur estoit payé, c'est dequoy il avoit peur.
Note 698: [(retour) ]
C'est-à-dire, la maison d'Hébert. Hébert était mort depuis plus d'un an.
Il est vray que ledit sieur de Caen avoit envoyé des meules à Tadoussac, mais par la négligence de ceux qu'il envoyoit au pays peu affectionnez, aymerent 188/1172mieux les laisser en ce lieu que les porter à Québec, sçachant bien qu'on ne les pouvoit enlever que par leur moyen, c'estoit à ce que l'on dit[699], qu'il y en avoit en la Nouvelle France, mais il eust autant vallu qu'elles eussent esté à Dieppe qu'audit Tadoussac, où depuis les Anglois les ont rompues en plusieurs pièces.
Note 699: [(retour) ]
«C'était afin que l'on dît, ou que l'on pût dire.»
Voyant le soulagement que nous recevions de ce moulin à bras, je me deliberay d'en faire faire un à eau, & pendant l'hyver employer quelques Charpentiers à apprester le bois qui seroit necessaire pour cet effect, comme pour le logement à le mettre à couvert, & au Printemps faire tailler les meules, & ainsi accommoder un chacun de ceux qui auroient des grains à faire moudre, & ne retomber plus aux peines où l'on avoit esté par le passé, qu'à ce deffaut ceux qui auroient volonté de defricher qu'ils le fissent pendant que commodément ils feroient moudre leurs grains.