A sept lieues de cestuy-cy s'en trouve un autre appelle le Port au Mouton, où sont deux petites rivieres par la hauteur de 44. degrez, & quelques minutes de latitude, dont le terroir est fort pierreux, remply de taillis & de bruyères, il y a quantité de lapins, & bon nombre de gibbier, à cause des estangs qui y sont.
Allant le long de la coste, se voit aussi un port très-bon pour les vaisseaux, & au fonds une petite riviere, qui entre assez avant dans les terres, que je nommay le port du Cap Negré, à cause d'un rocher qui de loin en a la semblance, lequel est eslevé sur l'eau proche d'un cap où nous passasmes le mesme jour[64], qui en est à quatre lieues, & à dix du port au Mouton. Ce cap est fort dangereux, à raison des rochers qui jettent à la mer. Les costes que je veis jusques là sont fort basses, couvertes de pareil bois qu'au cap de la Héve, & les isles toutes remplies de gibbier. Tirant plus outre, nous fusmes passer la nuict à la Baye de Sable, où les vaisseaux peuvent mouiller l'anchre, sans aucune crainte de danger.
Le cap de Sable, distant de deux bonnes lieues de la Baye de Sable, est aussi fort dangereux, pour certains rochers & batteures qui jettent presque une lieue à la mer. De là on va en l'isle aux Cormorans qui en est à une lieue, ainsi appellée à cause du nombre infini qu'il y a de ces oiseaux, & remplismes une barrique de leurs oeufs: & de ceste isle faisant l'ouest environ six lieues traversant une baye [65] qui fuit au nort deux ou trois lieues, l'on rencontre 57/713plusieurs isles [66] qui jettent deux ou trois lieues à la mer, lesquelles peuvent contenir les unes deux, les autres trois lieues, & d'autres moins, selon que j'ay peu juger. Elles sont la plus-part fort dangereuses à aborder aux grands vaisseaux, à cause des grandes marées, & des rochers qui sont, à fleur d'eau. Ces isles sont remplies de pins, sapins, bouleaux, & de trembles. Un peu plus outre [67], il y en a encores quatre. En l'une y a si grande quantité d'oiseaux appellez tangueux, qu'on les peut tuer aisément à coups de bâton. En une autre y a des loups marins. Aux deux autres il y a une telle abondance d'oiseaux de différentes especes, qu'on ne pourroit se l'imaginer, si l'on ne l'avoit veu, comme cormorans, canards de trois sortes, oyes, marmettes, outardes, perroquets de mer, beccacines, vaultours, & autres oiseaux de proye: mauves, allouetes de mer de deux ou trois especes: hérons, goillans, courlieux, pies de mer, plongeons, huats, appoils, corbeaux, grues, & autres sortes, lesquels y font leurs nids. Je les nommay isles aux loups marins. Elles sont par la hauteur de 43 degrez & demy de latitude, distantes de la terre ferme, ou cap de Sable, de quatre à cinq lieues. De là l'on va à un cap que j'appellay le port Fourchu [68], d'autant que sa figure est ainsi, distant des isles aux loups marins cinq à six lieues. Ce port est fort bon pour les vaisseaux en son entrée, mais au fonds il asseche presque tout de basse mer, fors le cours d'une petite riviere, toute environnée de 58/714prairies, qui rendent ce lieu assez agréable. La pesche de morues y est bonne auprès du port; faisant le nort dix ou douze lieues sans trouver aucun port pour les vaisseaux, sinon quantité d'ances, ou playes très-belles, dont les terres semblent estre propres pour cultiver. Les bois y sont très-beaux, mais il y a bien peu de pins & de sapins. Ceste coste est fort saine, sans isles, rochers, ne bases: de sorte que selon mon jugement les vaisseaux y peuvent aller en asseurance. Estans esloignez un quart de lieue de la coste, je fus à une isle, qui s'appelle l'isle Longue, qui gist nort nordest, & sur surouest, laquelle fait passage pour aller dedans la grande baye Françoise, ainsi nommée par le sieur de Mons.
Note 64: [(retour) ]
En abrégeant le texte de 1613, on a oublié de retrancher les dates, qui, ici, ne veulent rien dire. Ce jour était le 19 mai 1604. (Voy. 1613, p, 9.)
Note 65: [(retour) ]
La baie Courante, aujourd'hui la baie de Townsend.
Note 66: [(retour) ]
Les îles Tousquet.
Note 67: [(retour) ]
C'est-à-dire, plus loin au large.
Note 68: [(retour) ]
Le cap Fourchu. Dans la Table de sa grande carte, l'auteur appelle ce port, port du cap Fourchu.
Cette isle est de six lieues de long, & a en quelques endroits prés d'une lieue de large, & en d'autres un quart seulement. Elle est remplie de quantité de bois, comme pins, & bouleaux. Toute la coste est bordée de rochers fort dangereux, & n'y a point de lieu propre pour les vaisseaux, qu'au bout de l'isle quelques petites retraites pour des chaloupes, & trois ou quatre islets de rochers, où les Sauvages prennent force loups marins. Il y court de grandes marées, & principalement au petit passage de l'isle, qui est fort dangereux pour les vaisseaux, s'ils vouloient se mettre au hazard de le passer.
Du passage de l'isle Longue faisant le nordest deux lieues[69], y a une ance où les vaisseaux peuvent anchrer en seureté, laquelle a un quart de lieue ou environ de circuit. Le fonds n'est que vase, & la terre qui l'environne est toute bordée de rochers 59/715assez hauts. En ce lieu il y a une mine d'argent tres-bonne, selon le rapport d'un Mineur appellé maistre Simon, qui estoit avec moy[70]. A quelques lieues plus outre est aussi une petite riviere, nommée du Boulay, où la mer monte demie lieue dans les terres, à l'entrée de laquelle il y peut librement surgir des navires du port de cent tonneaux. A un quart de lieue d'icelle il y a un port bon pour les vaisseaux, où nous trouvasmes une mine de fer, que le Mineur jugea rendre cinquante pour cent. Tirant trois lieues plus outre au nordest, y a une autre mine de fer assez bonne, proche de laquelle il y a une riviere environnée de belles & agréables prairies. Le terroir d'alentour est rouge comme sang. Quelques lieues plus avant il y a encores une autre riviere qui asseche de basse mer, horsmis son cours qui est fort petit, qui va proche du port Royal. Au fonds de ceste baye y a un achenal qui asseche aussi de basse mer, autour duquel y a nombre de prez, & de bonnes terres pour cultiver, toutesfois remplies de quantité de beaux arbres de toutes les sortes que j'ay dit cy dessus. Ceste baye peut avoir depuis l'isle Longue jusques au fonds environ six lieues. Toute la coste des mines [71] est terre assez haute, découpée par caps, qui paroissent ronds, advançans un peu à la mer. De l'autre costé de la baye au suest, les terres sont basses & bonnes, où il y a un fort bon port, & à son entrée un banc par où il faut passer, qui a de basse mer brasse & demie d'eau, & l'ayant passé, on en trouve trois, & bon fonds.