—Tu aurais du mal à en trouver un. La Ruche n'est que teignes et ordures. Mais, quoi?
—Une princesse pourrait nous rendre service au moment de cette Voix derrière le Voile dont parle la Reine. Et tout vaut mieux que de travailler pour des Phénomènes qui chantent les louanges du travail dont ils sont incapables, et gâchent ce que nous rapportons à la maison.
—Bah! fit Sacharissa. Je marche avec toi, histoire de rire. Les Phénomènes nous presseraient à mort, s'ils savaient cela. Rentrons, et à l'œuvre.
La place manque pour raconter comment Mélissa, remplie d'expérience, trouva un cadre écarté, tellement sali, tellement maltraité par les essais abandonnés de construction de cellules que les abeilles, par simple pudeur, jamais n'y mettaient les pattes. Comment, dans cette ruine, elle ébaucha une cellule royale de bonne cire, qu'elle défigura à l'aide de décombres au point de lui donner l'apparence du plus abandonné des kopjes. Comment elle décida la Reine désespérée à faire un suprême effort et à pondre un œuf méritoire. Comment la Reine obéit et en mourut. Comment sa carcasse efflanquée fut jetée aux ordures, et comment une multitude de sœurs pondeuses s'en allèrent de côté et d'autre, semant des œufs de faux-bourdon où bon leur semblait, et déclarant qu'il n'était plus besoin de Reines. Comment, à l'abri de cette confusion, Sacharissa apprit à certaines jeunes abeilles à dresser certaines abeilles nouveau-nées dans l'art presque perdu de fabriquer la bouillie royale. Comment le nectar à ce destiné s'obtint au prix d'heures passées sous la morsure de vents glacés. Comment l'œuf caché se prouva conforme aux espérances—non pas un œuf de faux-bourdon, mais un œuf de princesse du sang. Comment il fut recouvert, et comment on travailla désespérément à alimenter et suralimenter les Phénomènes maintenant pullulants, de peur que la moindre interruption dans les fournitures de vivres ne les poussât à entreprendre des recherches; ce qui, avec leurs rengaines sur le travail, était leur amusement favori. Comment, en une heure propice, par une nuit sans lune, la princesse apparut,—une princesse, oui-da, et comment Mélissa la fit passer clandestinement dans un magasin à miel, obscur et vide, afin d'y attendre son heure; et comment les faux-bourdons, devinant sa présence, vinrent rôder en chantant les profondes et impudiques chansons d'amour d'antan—au scandale des sœurs pondeuses qui n'aiment pas le mâle. Tout cela, vous le trouverez écrit dans le Livre des Reines, lequel on tient enfermé au creux du grand frêne Ydrasil.
Au bout de quelques jours, le temps changea de nouveau pour devenir magnifique. Il n'était pas jusqu'aux Phénomènes qui ne se joignissent à la foule en train de prendre l'air sur la planchette d'abordage, et ne chantassent le travail parmi les jasmins et les roses, à faire croire, pour une oreille inexercée, que c'était le bourdonnement d'une ruche à l'œuvre. La vérité, c'était que le miel se trouvait depuis longtemps mangé. On vivait au jour le jour sur les efforts d'une poignée de bonnes abeilles, tandis que la Teigne rongeait et consumait encore leur cire archi-perdue. Mais les bonnes abeilles se gardaient d'en parler. Elles savaient que, dans le cas contraire, les Phénomènes organiseraient quelque réunion et les presseraient à mort.
«Pour lors, vous voyez ce que nous avons fait, dirent les Teignes. Nous avons créé tout à nouveau: matériel, entente, type, comme nous l'avions promis.
—Et de nouveaux aperçus pour nous, dirent les sœurs pondeuses d'un air satisfait. Vous nous avez montré la vie sous un nouvel aspect, essentiel et souverain.
—Mieux que cela, chantèrent les Phénomènes, en se chauffant au soleil. Vous avez créé un nouveau ciel et une nouvelle terre. Un ciel sans nuages et accessible (c'était par un soir d'août accompli), et une terre fertile en jasmins et en roses, qui n'attendent que notre honnête labeur pour se voir tous convertis en richesses. L'... heu... Aster, et le Crocus, et la... heu... Cardamine en leur saison[13], le Chrysanthème selon son espèce[14], et la Boule de Neige en toute abondance[15], par-dessus le marché.
[13] Job, ch. V, v. 26.