—Peuh! peuh! cria la Teigne. Vous autres, gros et gras bourgeois, vous prophétisez toujours la ruine si les choses ne marchent pas exactement comme vous l'entendez. Mais je vous accorde qu'il se produira des changements.»
En effet. Lorsque ses œufs furent éclos, il se trouva que la cire était criblée de petits tunnels, tout encrassée de la défroque des chenilles. Des traces lainues couraient sur les réserves de miel, les garde-manger de pollen, les fondations, et, pis que tout, sur les nourrissons dans leurs berceaux, au point que les balayeuses passaient la moitié de leur temps à jeter dehors les petits corps désormais inutiles. Les traces se terminaient en une sorte de méli-mélo visqueux sur la surface du rayon. Les chenilles ne pouvaient s'empêcher de filer tout en se promenant, et, comme elles se promenaient partout, elles souillaient et trifouillaient tout. Même là où les abeilles ne s'en enchevêtraient pas les pattes, l'odeur de rance et d'aigre qu'exhalait la chose les faisait planter là leur travail, quoique certaines abeilles qui s'étaient mises à pondre prétendissent que cela les encourageait à devenir mères et, de la sorte, à maintenir un intérêt primordial dans l'existence.
Lorsque les chenilles se changèrent en phalènes, elles se lièrent d'amitié avec les Phénomènes toujours de plus en plus nombreux—albinos, pattes-mêlées, amalgames unioculés, faux-bourdons sans physionomie, semi-reines et sœurs pondeuses; et la troupe toujours diminuante du vieux fonds perdait le duvet et s'éraillait l'aile à nourrir ces étranges fardeaux.
La plupart des Phénomènes ne voulaient pas et beaucoup, à cause de leurs vices de conformation, ne pouvaient pas venir à bout d'une journée de travail aux champs; mais les Teignes, toujours fourrées sur les rayons à couvain, leur trouvaient de faciles occupations intérieures. Un albinos, par exemple, divisa le nombre de livres de miel en réserve par le nombre d'abeilles habitant la Ruche, et démontra que si chaque abeille ne recueillait du miel que sept minutes trois quarts par jour, elle aurait le reste du temps pour elle, et pourrait accompagner les faux-bourdons en leurs vols nuptiaux. Les faux-bourdons trouvèrent la chose mauvaise.
Un autre, un faux-bourdon sans yeux, sans même d'antennes, déclara que toutes les cellules à couvain devraient être des cercles parfaits, de façon à n'empiéter ni chez la nymphe ni chez les ouvrières. Il démontra que la vieille cellule à six pans était uniquement due à ce que les ouvrières construisent l'une contre l'autre sur chaque paroi opposée du mur, et que si l'on supprimait ces empiètements, du coup l'on supprimerait les angles qui enlèvent à la vie son accord harmonieux.
Quelques abeilles firent l'essai du nouveau plan pendant un certain temps, et s'aperçurent qu'il coûtait huit fois plus de cire que le vieux devis à six côtés; et, comme on ne laissait jamais une grappe se former pour fabriquer de la cire en paix, la vraie cire était rare. Toutefois, elles suppléèrent à leur tâche au moyen de vernis volé à des cercueils neufs dans les enterrements, ce qui leur fit quelque peu mal au cœur. Puis elles se mirent à prélever un tribut à la ronde sur les raffineries et les brasseries, trouvant que c'était le moyen le plus commode de se procurer des matériaux; et il va sans dire qu'une fois en provision le mélange de glucose et de bière fermenta et gonfla les cellules au point de les déformer, sans parler de l'abominable odeur qui s'en dégagea. Il y en eut parmi les abeilles saines pour les avertir que le bien mal acquis ne profite jamais. Mais les Phénomènes, les entourant aussitôt, les pressèrent à mort. C'était une façon de châtier dont elles raffolaient presque autant que de manger, bien qu'à ce dernier égard elles attendissent tout des abeilles saines. Chose assez curieuse, le vieil instinct séculaire de loyauté et de dévouement envers la Ruche faisait que celles-ci se prêtaient à cet abus, plutôt que d'obéir au bon sens qui leur conseillait de s'esquiver pour se joindre à quelque fonds bien portant du rucher.
«Eh bien, qu'en dis-tu, du travail de sept minutes trois quarts? demanda, un jour, Mélissa, en rentrant. J'y ai passé cinq heures, et je n'ai qu'une demi-charge.
—Oh! la Ruche vit du miel de ruche, que la Ruche produit, dit un Phénomène aveugle, accroupi dans une cellule à provisions.
—Mais le miel se recueille dehors sur les fleurs, parfois à deux milles d'ici, s'écria Mélissa.
—Pardonnez-moi, dit la chose aveugle, en pompant de toutes ses forces. Mais, ceci est la Ruche, n'est-ce pas?