Vixen, en forme de sympathie, joignit son aigre petit jappement au cri de désespoir du bull-terrier, et je demeurai fort ennuyé, sachant qu'aimer les chiens est une chose, mais qu'aimer un chien en est tout à fait une autre. Les chiens ne sont guère, à tout prendre, que des vagabonds, des sacs à puces, des gratteurs de cuir et des mange-de-tout, impurs selon la loi de Moïse et de Mahomet; mais un chien avec qui l'on vit seul durant au moins six mois de l'année; un être libre, si étroitement attaché à vous par l'amour que sans vous il ne bougera ni ne prendra de l'exercice; une créature douée de patience, de réserve, d'humour, de sagesse, qui vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même, n'est pas à proprement parler un chien.

Je possédais Vixen, qui était tout mon chien, à moi; et je sentais ce que devait avoir senti mon ami, en s'arrachant le cœur de cette façon pour le laisser dans mon jardin. Toutefois, le chien comprit assez clairement que j'étais son maître, et ne suivit pas le soldat. Dès qu'il eut repris haleine, je lui fis des mamours, et Vixen, glapissant de jalousie, s'élança sur lui. Eût-elle été de son sexe, il se serait peut-être consolé par quelque bataille, mais elle eut beau mordiller l'acier de ses flancs profonds, il n'en parut qu'importuné, et se contenta de poser sa lourde tête sur mon genou pour hurler de rechef. Je comptais, ce soir-là, dîner au cercle; mais comme, sous les ténèbres en train de s'accumuler, le chien allait en flairant par la maison vide, tel un enfant qui essaie de se remettre d'une crise de sanglots, je sentis que je ne pouvais pas le laisser supporter son premier soir tout seul. De sorte que nous mangeâmes à la maison, Vixen à ma droite et le chien-étranger à ma gauche, elle attentive à chaque bouchée qu'il avalait, et disant nettement ce qu'elle pensait de ses manières à table, bien meilleures que les siennes propres. C'était l'habitude de Vixen, jusqu'aux grandes chaleurs, de coucher dans mon lit, la tête sur l'oreiller comme une chrétienne; et, quand venait le matin, je m'apercevais toujours que la petite bête avait raidi ses pattes contre le mur et m'avait poussé jusqu'à l'extrême bord du lit. Ce soir-là, elle se hâta de se coucher, remplie d'intentions, tout le poil hérissé, un œil sur l'étranger, lequel s'était laissé tomber sur une natte d'un air d'abandon et de désespoir, les quatre pattes étirées, avec de gros soupirs. Elle installa et réinstalla sa tête sur l'oreiller, pour se donner de petits airs, montrer ses petites grâces, et entonna la complainte qu'elle psalmodiait d'habitude avant de s'endormir. Le chien-étranger obliqua tout doucement vers moi. Je sortis ma main, et il la lécha. Aussitôt, mon poignet fut entre les dents de Vixen, dont le aarh! d'avertissement déclara tout aussi clairement que la parole que si je prêtais plus ample attention à l'étranger, elle allait mordre.

Je la saisis de la main gauche, derrière son cou potelé, la secouai sévèrement, et dis:

«Vixen, si vous recommencez, on va vous mettre dans la véranda. Maintenant, gare à vous!»

Elle comprit parfaitement, mais dès l'instant où je la lâchai, elle saisit encore mon poignet droit dans sa gueule, et attendit, les oreilles couchées et tout le corps aplati, prête à mordre. La queue du gros chien frappa le plancher, d'humble et conciliante manière.

J'empoignai Vixen une seconde fois, l'enlevai du lit comme un lapin (procédé qui la fit glapir d'horreur), et, comme je l'avais promis, allai l'installer dans la véranda, seule avec les chauves-souris et le clair de lune. Là-dessus, elle se mit à hurler. Puis elle se répandit en propos injurieux—non pas à mon adresse, mais à celle du bull-terrier—jusqu'à en perdre la voix. Puis elle courut tout autour de la maison, essayant de chaque porte. Puis elle s'en alla aux écuries aboyer comme si l'on volait les chevaux, ce qui était une de ses vieilles ruses. Elle finit par revenir, et son jappement nasillard disait: «Je serai bien sage! Laisse-moi rentrer, et je serai bien sage!»

Admise à rentrer, elle s'élança sur son oreiller. Lorsqu'elle fut calmée, je murmurai à l'autre chien:

«Tu peux te coucher sur le pied du lit.»

Le bull bondit aussitôt, et Vixen, quoique je la sentisse frémir de rage, se garda de protester. C'est ainsi que nous dormîmes jusqu'au matin.

Ils prirent le premier déjeuner avec moi, morceau à l'un, morceau à l'autre, jusqu'au moment où, le cheval étant arrivé, nous partîmes pour la promenade. Je ne crois pas que le bull eût jamais encore suivi un cheval. Il se montra hors de lui, pendant que Vixen, à son ordinaire, criait, se démenait, s'élançait, pour finalement se charger du cortège.