«Lorsque la fièvre s'empara de notre Sahib, dans notre maison à toit de Dupé, commença-t-il, le Hadji écouta attentivement ce qu'il disait. Il s'attendait à des noms de femmes; quoique je lui eusse déjà dit que Notre vertu était au-dessus de toute comparaison, et que Notre seul et unique désir était cette histoire de coton. Se trouvant à la fin convaincu, le Hadji murmura sur le front de notre sahib, afin d'aller tout au fond de son cerveau, des nouvelles concernant un trafiquant d'esclaves, qui, dans son district, se moquait de la loi. Sahib (Imam Din se tourna vers Strickland), notre Sahib répondit à ces fausses paroles comme un cheval de sang répond à l'éperon. Il s'assit sur son séant. Il donna des ordres pour qu'on appréhendât le trafiquant d'esclaves. Puis il retomba en arrière. Puis nous le laissâmes.
—Seul?... serviteur de mon fils, et fils de mon serviteur! demanda le père.
—Il y avait une vieille femme qui appartenait au Hadji. Elle était arrivée avec la ceinture à argent du Hadji. Le Hadji lui dit que si notre Sahib mourait, elle mourrait avec lui. Et c'est vrai que notre Sahib m'avait donné l'ordre de partir.»
—Alors que la fièvre lui avait enlevé la raison... hein?
—Que pouvions-nous faire, Sahib? Cette histoire de coton résumait le désir de son cœur. Il en parlait dans sa fièvre. Toutefois, ce fut le désir de son cœur que le Hadji s'en alla atteindre. Sans doute le Hadji eût pu lui donner sur-le-champ assez d'argent pour dix histoires de coton; mais, à cet égard aussi, la vertu de notre Sahib était au-dessus de toute croyance et de toute comparaison. Les Grands ne font point échange de monnaie. En conséquence, le Hadji déclara... et je l'aidai de mes conseils... qu'il fallait s'arranger pour se procurer l'argent selon tous les égards conformes à la Loi Anglaise. Ce fut un gros embarras pour nous, mais... la Loi est la Loi. Et le Hadji montra à la vieille le couteau sous lequel elle mourrait si notre Sahib mourait. Sur quoi, j'accompagnai le Hadji.
—Sachant qui il était? demanda Strickland.
—Non! craignant l'homme. Une vertu sortait de lui qui dominait la vertu des personnes moindres. Le Hadji dit à Bulaki Ram, le commis, d'occuper le siège du gouvernement, à Dupé, jusqu'à notre retour. Bulaki Ram craignait le Hadji, parce que le Hadji avait, d'un œil de convoitise, souvent évalué son talent pour les chiffres à cinq mille roupies dans n'importe quel tas d'esclaves. Le Hadji me dit alors: «Viens, et nous allons faire jouer les mangeurs d'homme au jeu du coton pour les Délices de mes Délices.» Le Hadji aimait notre Sahib de l'amour d'un père pour son fils, d'un sauveté pour son sauveur, d'un Grand pour un Grand. Mais je dis: «Nous ne pouvons nous rendre en ce lieu des Sheshahelis sans une centaine de fusils. Nous en avons cinq, ici.» Le Hadji dit: «J'ai dénoué dans mon mouchoir de tête un nœud qui pour nous en vaudra plus de mille.» Je vis qu'il avait détaché ce mouchoir de telle façon qu'il faisait comme un drapeau sur son épaule. Alors je compris que c'était un Grand avec la vertu en lui.
«Nous parvînmes aux hauteurs des Sheshahelis à l'aurore du second jour... vers le moment où s'agite le vent froid. Le Hadji traversa délicatement le lieu découvert où gît leur ordure, et gratta à l'entrée qui était fermée. Lorsqu'elle s'ouvrit, je vis les mangeurs d'hommes étendus sur leurs lits sous les larmiers des huttes. Ils en dégringolèrent; ils se dressèrent, l'un derrière l'autre, sur toute la longueur de la rue, et la crainte sur leurs visages faisait comme les feuilles qui blanchissent à la brise. Le Hadji se tenait debout à l'entrée, gardant ses vêtements de la souillure. Le Hadji dit: «C'est encore moi. Donnez-m'en six, et mettez le joug.» Ils s'empressèrent alors de nous en pousser six à l'aide de perches, et les attelèrent à un gros arbre. Le Hadji dit alors: «Allez chercher du feu à l'âtre du matin, et venez au vent.» Le vent est fort sur ces promontoires, au lever du soleil; aussi, lorsque chacun eut vidé son pot de feu en face de ce qui était devant lui, le flanc de la ville gronda en flammes, et tout disparut. Le Hadji dit alors: «Au bout d'un certain temps viendra ici l'homme blanc qui jadis vous a fait la chasse en manière d'amusement. Il réclamera du travail pour planter telle ou telle matière. Vous êtes ce travail, et votre engeance, après vous.» Ils répondirent en levant la tête un tout petit peu du bord des cendres: «Nous sommes ce travail, et notre engeance, après nous.» Le Hadji dit: «Quel est aussi mon nom?» Ils répondirent: «Ton nom est aussi Le Miséricordieux.» Le Hadji dit: «Louez donc ma miséricorde.» Et, tandis que ce faisaient, le Hadji s'éloigna, moi le suivant.»
L'Infant eut un petit bruit de gorge, et étendit la main du côté du vin de bourgogne.
«Vers midi, l'un de nos six tomba mort. La frayeur... rien que la frayeur, Sahib! Nul n'y avait touché, nul n'y pouvait toucher. Comme ils étaient par paires, et que l'autre de la Fourche était fou et chantait sottement, nous attendîmes l'arrivée de quelque païen pour faire le nécessaire[27]. A la fin arrivèrent des gens d'Angari conduisant des chèvres. Le Hadji dit: «Que voyez-vous?» Ils répondirent: «Oh, Seigneur, nous ne voyons ni n'entendons.» Le Hadji dit: «Mais je vous commande de voir et d'entendre et de dire.» Ils dirent: «Oh, Seigneur, c'est à nos yeux qui en ont reçu l'ordre comme si des esclaves se tenaient dans une Fourche.» Le Hadji dit: «Attestez-le devant l'officier qui vous attend dans la ville de Dupé.» Ils dirent: «Que nous arrivera-t-il ensuite?» Le Hadji répondit: «La juste récompense pour la dénonciation. Mais, si vous n'attestez pas, alors un châtiment qui fera que de terreur les oiseaux tomberont des arbres et que les singes crieront pour demander pitié.» Entendant cela, les gens d'Angari firent hâte vers Dupé. Le Hadji me dit alors: «Ces choses-là sont-elles suffisantes pour établir notre cause, ou faut-il amener tout un village?» Je répondis que trois témoins suffisaient amplement à établir n'importe quelle cause, mais que jusqu'alors, dis-je, le Hadji n'avait pas mis ses esclaves en vente. C'est vrai, comme le disait tout à l'heure notre Sahib, qu'il y a une amende pour ce qui est de prendre les esclaves, et encore une autre pour le fait de les vendre. Et c'était la double amende dont nous avions besoin, Sahib, pour le coton de notre sahib. Nous avions arrangé tout cela à l'avance avec Bulaki Ram, qui connaît la Loi Anglaise, et je croyais que le Hadji s'en souviendrait; mais il devint en colère, et cria: «O Dieu, Refuge des Affligés, dois-je, moi qui suis ce que je suis, colporter cette viande de chien le long de la route afin de gagner ses délices pour les délices de mon cœur?» Pas moins, il admit que c'était la Loi Anglaise, et là-dessus m'offrit les six... cinq... d'une voix faible, la tête détournée. Les Sheshahelis ne sentent pas le lait aigre, comme le devraient les païens. Ils sentent comme les léopards, Sahib. C'est parce qu'ils mangent de l'homme.