They also serve who only stand and wait,
Milton
Une fois encore, il se retrouva dans la solitude. Mais elle lui apparut, cette fois, comme il ne l’avait jamais vue, belle et calme, avec un visage de bonté, des yeux affectueux, et de très douces mains qui posaient sur son front leur fraîcheur apaisante. Et il sut que, cette fois, la divine compagne l’avait élu.
Il n’est pas donné à tout homme d’être seul. Beaucoup gémissent de l’être, avec un secret orgueil. C’est la plainte des siècles. Elle prouve, à l’insu de ceux qui se plaignent, que la solitude ne les a pas choisis: ils ne sont pas ses familiers. Ils ont poussé la première porte et se morfondent dans le vestibule; mais ils n’ont pas eu la patience d’attendre leur tour d’entrer! ou leurs récriminations les ont fait éconduire. On ne pénètre pas dans le cœur de l’amie solitude, sans le don de la grâce, ou le bienfait de l’épreuve pieusement acceptée. Il faut laisser à sa porte la poussière de la route, les voix criardes du dehors et les pensées mesquines, égoïsme, vanité, pitoyables révoltes des affections déçues, des ambitions blessées. Il faut que, pareille aux pures ombres Orphiques, dont les tablettes d’or nous ont transmis la voix mourante, «l’âme enfuie du cercle des douleurs» se présente seule et nue «à la fontaine glacée qui sort du lac de Mémoire».
C’est le miracle de la Résurrection. Celui qui vient de laisser sa dépouille mortelle et pense avoir tout perdu, découvre que d’aujourd’hui il entre dans son vrai bien. Non seulement soi-même et les autres lui sont rendus; mais il voit que jusqu’alors il ne les avait jamais eus. Dehors, dans la cohue, comment pourrait-il voir par-dessus les têtes de ceux qui l’enserrent? Et les plus proches mêmes qui, pressés contre sa poitrine, l’entraînent, il ne lui est pas possible de les regarder longuement dans les yeux. Le temps manque et le recul. On ne sent que les heurts des corps qui s’écrasent, dans leur commun destin étroitement coincés, et que charrie le torrent vaseux de la vie multitudinaire. Son fils, Clerambault ne l’a vu qu’après qu’il était mort. Et l’heure fugitive où lui et sa fille se sont reconnus était celle où les liens de l’illusion maléfique venaient d’être dénoués par l’excès de la douleur.
Or, voici qu’à présent où il s’était, dans la solitude, par la voie d’éliminations successives, retranché (eût-on dit) des passions des vivants, il les retrouvait tous dans une intimité lucide. Tous, non seulement les siens, sa femme, ses enfants, mais tous ces millions d’êtres qu’il avait cru faussement jusqu’alors embrasser, dans un amour oratoire. Ils venaient tous se peindre au fond de la chambre noire. Sur la sombre rivière du Destin qui emporte l’humanité, et qu’il avait confondue avec elle, lui apparaissaient les millions d’épaves vivantes qui se débattaient,—les hommes. Et chaque homme était soi, à lui seul un monde de joies et de souffrances, de rêves et d’efforts. Et chaque homme était moi. Je me penche sur lui, et c’est moi que je vois. «Moi», me disent ses yeux; et son cœur me dit: «Moi!» Ah! comme je vous comprends! Que vos erreurs sont miennes! Jusque dans l’acharnement de ceux qui me combattent, je te reconnais, mon frère, je ne suis pas dupe: c’est moi!
Alors, Clerambault se mit à regarder ces hommes, non plus avec ses yeux, avec les yeux de la tête, mais avec son cœur,—non plus avec sa pensée de pacifiste, de tolstoïen, ce qui est une autre folie,—mais avec la pensée de chacun, et en se muant en lui. Et il découvrit ces gens qui l’entouraient, ceux qui lui étaient le plus hostiles, ces intellectuels, ces politiciens. Il aperçut leurs rides, leurs cheveux blancs, le pli amer de leur bouche, leur dos courbé, leurs jambes cassées... Tendus, crispés, près de crouler... Comme ils avaient vieilli depuis six mois! Dans les premiers temps, l’exaltation de la lutte les soutenait. Mais à mesure que le combat se prolongeait et que, quelle que fût l’issue, les ruines devenaient certaines, chacun avait ses deuils, et chacun pouvait craindre de perdre le peu—l’infini—qui lui restait. Ils ne voulaient pas trahir leur angoisse; ils serraient les dents,.. Quelle souffrance! Et chez les plus croyants, le doute avait fait sa fissure!... Chut! Il ne fallait pas le dire. Si vous me le dites, vous me tuez... Clerambault, se souvenant de Mᵐᵉ Mairet, pénétré de pitié, promettait de se taire.—Mais il était trop tard; on savait ce qu’il pensait: il était la négation, le remords vivant. Et on le haïssait. Clerambault ne leur en voulait plus. Il les eût presque aidés à replâtrer leur illusion.
Quelle passion de foi à l’intérieur de ces âmes qui la sentaient menacée! Elle avait un caractère de grandeur tragique et pitoyable. Chez les politiciens, elle se compliquait du ridicule apparat de déclamations charlatanesques; chez les intellectuels, de l’entêtement burlesque de cerveaux maniaques. Mais, malgré tout, on voyait la plaie désespérée; on entendait le cri d’angoisse qui veut croire, l’appel à l’illusion héroïque. Chez de jeunes cœurs plus simples, cette foi prenait un caractère touchant. Pas de déclamations, pas de prétentions au savoir; mais une affirmation d’amour éperdu, qui a tout donné, et qui, en retour, attend une seule parole, la réponse: «C’est vrai!... Tu existes, bien-aimée, patrie, puissance divine, toi qui m’as pris ma vie et tout ce que j’aimais!...» On a envie de s’agenouiller au pied de ces pauvres petites robes noires,—mères, épouses et sœurs,—de baiser ces mains maigres qui tremblent de l’espoir et de la peur de l’au-delà, et de leur dire: «Ne pleurez pas! Vous serez consolées!»
Oui, mais comment les consoler quand on ne croit pas à l’idéal qui les fait vivre et qui les tue?—La réponse longtemps cherchée lui était venue maintenant sans qu’il l’eût vue entrer: «Il faut aimer les hommes plus que l’illusion et plus que la vérité.»