Elles avaient des sautes brusques du pessimisme extrême à l’optimisme extrême. Ces oscillations violentes du baromètre ne correspondaient pas toujours à la courbe des événements. Le pessimisme ne s’expliquait que trop. L’optimisme était plus étonnant. On eût été bien embarrassé pour en donner des raisons. Ils étaient une poignée, sans action, sans moyens d’action; et chaque jour semblait infliger un nouveau démenti à leurs idées. Mais plus les choses allaient mal, plus ils semblaient contents. Ils avaient l’optimisme du pire, cette croyance forcenée des minorités fanatiques et opprimées: il leur faut l’Antichrist, pour que revienne le Christ; elles attendent l’ordre nouveau, des crimes de l’ordre ancien qui le mènent à la ruine; et elles ne s’inquiètent pas si elles-mêmes seront ruinées, et avec elles leurs rêves. Les jeunes intransigeants, que voyait Clerambault, étaient surtout occupés d’empêcher la réalisation partielle de leurs rêves dans l’ordre ancien. Tout ou rien. Rendre le monde moins mauvais? Fi donc! Le rendre parfait, ou qu’il crève! C’était un mysticisme du grand bouleversement, de la Révolution; il enfiévrait les cerveaux de ceux qui croyaient le moins aux rêves des religions. Religieux, ils l’étaient plus que ceux des Églises... O folle espèce humaine! Toujours cette foi dans l’absolu, qui mène aux mêmes ivresses, mais aux mêmes désastres, les fous de la guerre des nations, les fous de la guerre des classes, et les fous de la paix! On dirait que l’humanité, quand elle sortit le nez des boues brûlantes de la Création, a reçu un coup de soleil, dont elle ne s’est pas guérie, et qui la fait, par accès, retomber dans la fièvre chaude...
Ou bien, faut-il voir dans ces mystiques de la Révolution des signes avant-coureurs de la mutation qui couve dans l’espèce,—qui peut couver des siècles,—et qui peut-être n’éclora jamais? Car il est, dans la nature, des milliers de possibilités latentes pour une seule réalisation dans le temps attribué à notre humanité.
Et c’est peut-être ce sentiment obscur de ce qui pourrait être et ne sera point, qui parfois communique au mysticisme révolutionnaire une autre forme, plus rare et plus tragique,—le pessimisme exalté, l’attrait fiévreux du sacrifice. Combien en avons-nous vus, de ces Révolutionnaires, secrètement convaincus de la force écrasante du mal et du fatal échec de leur foi, qui s’enivrent de l’amour pour la belle vaincue...
«... sed victa Catoni...»
et de l’espoir de mourir pour elle, de détruire et d’être détruits! Que d’aspirations la Commune écrasée a fait naître, non pas à sa victoire, mais à un pareil écrasement!—Il semble que veille toujours, au cœur des plus matérialistes, un reste de la flamme éternelle, de l’espoir souffleté, nié, affirmé quand même, du recours impérissable de tous les opprimés à l’au-delà meilleur.
Ces jeunes gens accueillirent Clerambault avec une affectueuse estime. Ils tâchèrent de l’annexer: les uns, naïvement, lisant dans sa pensée ce qu’eux-mêmes ils pensaient; les autres, convaincus que l’honnête vieux bourgeois, dont le cœur était jusque-là le seul guide, généreux mais insuffisant, se laisserait instruire par leur ferme science et saurait, comme eux, suivre jusqu’à l’extrême bout les conséquences logiques des principes posés. Clerambault se défendait faiblement, car il savait qu’il n’y a rien à faire pour convaincre un jeune homme qui vient de s’incruster dans un système. A cet âge de la vie, la discussion est vaine. On peut agir sur lui, dans les années d’avant, où ce bernard-l’hermite cherche encore sa coquille; et on le peut après, quand la coquille s’effrite ou le gêne aux entournures. Mais quand l’habit est neuf, il n’y a qu’à l’y laisser: l’habit est à sa mesure. S’il grandit—ou rapetisse—il en prendra un autre. Ne contraignons personne! Mais que personne ne nous contraigne!
Personne, dans ce milieu,—au moins, les premiers temps,—ne songeait à contraindre Clerambault. Mais sa pensée se trouvait quelquefois étrangement costumée, à la mode de ses hôtes. Quels échos imprévus elle avait dans leur bouche! Clerambault laissait parler ses amis, et il ne parlait guère. Quand il revenait de là, il était troublé et un peu ironique:
—Et c’est là ma pensée? se demandait-il.
Ah! qu’il est difficile de communiquer son âme aux autres hommes! Impossible peut-être. Et qui sait?... La nature est plus sage que nous... Peut-être que c’est un bien...