Sa femme Pauline avait peine à suivre le vol de ses images: toute lecture à haute voix la faisait tomber, dès la troisième phrase, dans un état de somnolence où les soucis du ménage prenaient une place saugrenue; on eût dit que la voix du lecteur les excitât à chanter, comme des serins en cage. Elle avait beau se forcer à suivre sur les lèvres de Clerambault et à mimer des lèvres les mots dont elle n’entendait plus le sens, ses yeux machinalement notaient un trou dans la nappe, ses mains ramassaient des miettes sur la table, son cerveau s’obstinait à une addition récalcitrante, jusqu’au moment où le regard de Clerambault semblait la prendre en faute. Alors elle se hâtait de se raccrocher aux dernières syllabes perçues, elle s’extasiait en bredouillant un lambeau de vers (jamais elle n’avait pu citer un vers exactement):
—Comment est-ce que tu as dit cela, Agénor? Répète encore la phrase... Dieu! que c’est joli!...
Sa fille, la petite Rose, fronçait les sourcils. Maxime, le grand garçon, grimaçait railleusement et disait, agacé:
—Maman, n’interromps pas toujours!
Mais Clerambault souriait et tapotait affectueusement la main de sa bonne femme. Il l’avait épousée par amour, quand il était très jeune, pauvre et inconnu; ils avaient porté ensemble les années de gêne. Elle n’était pas tout à fait à son niveau intellectuel, et la différence ne s’atténuait pas avec l’âge; mais Clerambault aimait et respectait sa vieille compagne. Elle se donnait beaucoup de mal, avec peu de succès, pour marcher du même pas que son grand homme, dont elle était fière. Il avait pour elle une indulgence extraordinaire. L’esprit critique n’était pas son fort; et il s’en trouvait bien dans la vie, malgré des erreurs sans nombre dans ses jugements. Comme ces erreurs étaient toujours à l’avantage des autres, qu’il voyait en beau, ils lui en savaient gré, avec quelque ironie; il ne les gênait pas dans leur course au butin; sa candeur provinciale était pour les blasés un spectacle rafraîchissant, tel un buisson des champs dans un square.
Maxime s’en amusait, mais il en savait le prix. Ce beau garçon de dix-neuf ans, aux yeux vifs et rieurs, avait vite fait de prendre dans le milieu parisien ce don d’observation preste, nette et railleuse, qui s’applique aux nuances extérieures des objets et des êtres plus qu’aux idées: il ne laissait rien perdre de ce qu’offraient de comique même ceux qu’il aimait. Mais c’était sans pensée malveillante, et Clerambault souriait de sa jeune impertinence. Elle ne portait pas atteinte à l’admiration de Maxime pour son père. Elle en était le condiment: ces gamins de Paris ont besoin, pour aimer le bon Dieu, de lui tirer la barbe!
Quant à Rosine, elle se taisait, selon son habitude; et il n’était pas facile de savoir ce qu’elle pensait. Elle écoutait, le corps penché, les mains croisées, et les bras appuyés sur la table. Il y a des natures qui semblent faites pour recevoir: comme une terre silencieuse, qui s’ouvre à tous les grains; et beaucoup s’y enfoncent qui restent endormis; mais on ne sait pas ceux qui fructifieront. L’âme de la jeune fille était pareille: les paroles du lecteur ne s’y reflétaient pas comme sur les traits intelligents et mobiles de Maxime; mais une légère roseur répandue sous la peau et l’éclat humide des prunelles que les paupières voilaient témoignaient d’une ardeur et d’un trouble intérieurs, ainsi qu’en ces images de Vierge florentine, que féconde l’Ave magique de l’archange.
Clerambault ne s’y trompait pas. Son regard, qui faisait le tour de son petit bataillon, couvait avec une joie spéciale la blonde tête penchée qui se sentait regardée.
Et les quatre formaient, en cette soirée de juillet, un petit foyer d’affection et de bonheur tranquille, dont le centre était le père, l’idole de la famille.