— Cette tristesse qui atteint les sources mêmes de la vie, c’est la tristesse des Russes. Votre musique, comme la leur, s’élève d’un pays de plaines. Comme eux vous aimez caresser votre douleur ; à l’affreux désenchantement d’aujourd’hui ne se mêle-t-il pas une délectation secrète ?
— Pardon, répondit-il. Alors que le Russe s’abandonne, nous résistons. Certes, nous connaissons le désespoir. Il est là, tout autour de nous, et parfois si tentant ! Mais nous nous refusons à son vertige. Tel est le rythme de notre musique : à toutes les mélancolies qui l’envahissent, elle oppose une révolte, une revanche. Eh bien ! notre histoire, pareille à notre musique, est remplie de désastres auxquels nous n’avons pas consentis…
Et comme à grands coups d’archet fiévreux et volontaires, il me redit la prière nationale que chaque Hongrois répète chaque matin, qui est affichée sur les murs, qui est imprimée dans les journaux, et que voici, nette, âpre, fervente :
Je crois en un seul Dieu
Je crois en une seule patrie
Je crois en la divine justice éternelle
Je crois en la résurrection de la Hongrie
Amen.
CINQ JOURS A BERLIN
(Été 1923)
… Peut-être le contraste est-il plus grand pour moi qui arrive de Suède, où tout le monde est poli, bien portant et bien vêtu. Berlin, c’est un tableau de misère, de souffrance et de laideur.