—La famille!… la famille!… ils s'imaginent avoir tout dit, dès qu'ils ont eu de ce mot-là plein la bouche. Mais, quand la fortune a sombré, qu'est-ce qu'elle devient, la famille? Je vous le demande un peu! C'est très joli, ma parole, d'être tous réunis autour d'une même table et de s'y frotter les coudes les uns contre les autres; mais à la condition qu'il y ait quelqu'un qui paie le dîner!

Et elle alla vers la fenêtre; elle l'ouvrit. Il vint, au travers des volets, une bouffée d'air chaud qui sentait la verveine.

—C'est comme Philibert! poursuivit-elle; il ne sait seulement pas ce que c'est que l'argent, il ne va faire de cela qu'une bouchée!

—Pauvre garçon! avec toutes ses charges!…

On me regarda. Comme toutes les fois qu'il s'agissait de Philibert, on n'insista pas.

J'étais venu m'asseoir sur le rebord de la fenêtre. On entendait, avec le grand bourdonnement de tout ce qui vole dans le soleil, le murmure des voix de Casimir et de sa soeur assis non loin de là, sous les noisetiers. Je poussai la persienne pour les voir, et une phrase de grand'père Fantin nous arriva toute chaude:

—Notre coeur nous interdit de te laisser dans le pétrin…

Félicie bondit, et elle s'approcha de la fenêtre.

Madame Leduc, à grands gestes de la main, abattait la voix de Casimir, et l'on ne distingua plus rien que des mots de loin en loin: «Ce n'est pas que nous soyons gênés… malheureuse guerre… pèlerinage votif à Sainte-Anne d'Auray… pension… ma petite-fille au Sacré-Coeur…» Mais grand'père semblait faire exprès de prononcer très haut: «Mon argent… te tirer d'embarras… moi aussi, j'ai connu la misère… que diable! patientons jusqu'à la mort de l'oncle Goislard… mon argent… quant à ta détresse… mon argent…» Et on voyait le bras de Madame Leduc agité comme si elle chassait de la fumée: «Mais tais-toi donc! mais tais-toi donc!»

Félicie tomba dans un fauteuil.