Trois ou quatre personnes, pour passer à un sujet anodin, s'écrièrent ensemble:

—Et avec tout cela qu'est-ce que devient donc mademoiselle Gillot?

—Demandez-le à M. le curé de la Ville-aux-Dames, dit Félicie; il la voit plus souvent que nous, car elle se fait de plus en plus sauvage et ne vient même plus à la maison… à moins qu'il ne fasse de l'orage, du grand vent…

—Ou qu'il n'y ait une éclipse?

—Oui, elle vient aussi quand elle a lu dans ses almanachs l'annonce d'une éclipse de lune ou de soleil. Sa terreur est de mourir au milieu d'un cataclysme. Elle se monte la tête dans la solitude. J'ai essayé d'introduire chez elle une petite bonne. Ah! bien, oui! Pas un être humain n'a pénétré depuis trois ans dans la pièce qu'elle occupe chez Pidoux!

—Le dimanche, dit le curé Fombonne, mademoiselle Gillot, qui est aimée des animaux comme un saint François d'Assise, est suivie jusqu'à la Ville-aux-Dames par une douzaine de perdreaux apprivoisés. Ils se tiennent sous ses jupons pendant la grand'messe, et leur conduite est exemplaire. Ce sont mes plus fidèles paroissiens.

—Mais aussi, monsieur le curé, faut-il avouer que votre servante les gâte!

—Madame François se contente de déposer sous la chaise de mademoiselle Gillot quelques oeufs de fourmis, qu'apprécient les petites bêtes… Il est vrai que votre respectable tante ne s'est jamais doutée du subterfuge. À voir ses perdreaux si sages, elle les croit bons chrétiens.

Madame Leduc pinçait les lèvres, parce qu'elle était très choquée des innocentes plaisanteries du curé. Elle ne concevait pas non plus qu'une personne de la famille vécût à la façon de la vieille mademoiselle Gillot. Mais mademoiselle Gillot, presque centenaire, gardait les habitudes de simplicité reçues dans sa jeunesse, et ce qu'elle nommait «le luxe» de Courance l'incommodait. Elle portait un bonnet blanc, comme les ancêtres, et quand elle venait, il fallait la croix et la bannière pour l'attirer plus loin que la cuisine.

Ce fut, pour chacun, une occasion de proclamer ses principes sur la famille. Enfin, on quitta la table, d'accord sur ce point que, si la France était appelée à se relever de ses désastres, elle le devrait à l'union, sanctifiée par l'amour et le désintéressement, de tous les citoyens autour du foyer.