Des semaines s'écoulèrent; le printemps revint. On ne parlait jamais des sujets graves devant moi; je m'amusais beaucoup; et il n'arriva rien.
Un matin, de bonne heure, Félicie poussa la porte de notre chambre. Elle avait le teint brouillé, les yeux fiévreux. On crut que c'était le jour de ses névralgies. Mais elle ordonna à Valentine de m'emmener avec elle, et d'aller cueillir des morilles. Valentine objecta qu'il n'avait pas plu, la nuit, et qu'on ne trouverait pas de morilles.
—C'est bon! c'est bon! je sais ce que je dis, faites-moi le plaisir de partir tout de suite.
Puis elle parla à l'oreille de Valentine, qui leva les sourcils, me regarda et ne dit plus mot.
Pendant qu'elle traversait la cuisine, Clarisse et la Boscotte se précipitèrent sur Valentine, lui parlèrent bas, et me regardèrent. Nous sortîmes par la porte jaune: on était aussitôt dans les champs. Valentine courut vers une de ses soeurs, toute droite et tricotant un bas, au milieu des dindons, sur un terrain pelé. Elle lui parla à l'oreille, et, quand je passai près d'elle, la petite me regarda, comme les femmes.
Nous atteignîmes un cours d'eau, presque toujours à sec, qui traversait la propriété et lui donnait son nom: la Courance. Elle étendait en zigzag son lit inégal, tantôt raviné, profond ou rempli de sable, tantôt uni, à fleur de terre et tapissé d'une herbe fraîche. On ne passait près des buissons qui la bordaient qu'en les frappant de la canne afin de mettre en fuite les couleuvres. Et l'on s'entendait tout à coup héler d'en haut par un garçon ou par une fille de ferme juchés sur le pommeau d'un orme au tronc bossu, occupés à arracher les feuilles au long des tiges nouvelles.
Valentine était préoccupée et ne cherchait point de morilles. Je marchais devant elle; je courais; et je revenais sur mes pas, comme un chien en promenade. Je lui demandai:
—Pourquoi est-ce que tu es toute rouge?
—Ce n'est pas vrai! je ne suis pas rouge.
—Si, tu es rouge.