J'appliquais le nez et les deux mains contre la vitre froide de la fenêtre, et, jusqu'à ce que la buée fût épaisse, je regardais le ciel gris, la terre et les arbres dénudés, et des moineaux qui venaient, en pépiant, tout près de là, picorer les miettes du déjeuner. Soudain, Mirabeau, qui semblait dormir, allongé devant le feu comme un rôti, se levait brusquement, grommelait, allait à la porte en agitant la queue.

—Cette fois…, disait Félicie.

Et elle était heureuse de revoir son «Sucre-d'Orge».

Leur amitié se perdait dans la nuit des temps, prétendaient grand'mère et ces demoiselles qui en étaient jalouses. Elle provenait de ce que M. Laballue était doux. Lui seul savait recevoir, sans se rebiffer jamais, les vivacités de Félicie. Cette aménité, par un effet contraire, nous exaspérait presque tous.

Quand M. Laballue faisait la lecture après le dîner, l'oncle Planté allumait son bougeoir et s'en allait en grognant dans son pavillon «du bout du monde»; grand'mère prenait son chapelet, ces demoiselles s'endormaient. Il lisait, du même ton onctueux et admiratif, les Contes à ma fille, de Bouilly, et Paul et Virginie, du Chênedollé ou du Chateaubriand; des vers de Lamartine ou des vers de Madame Amable Tastu. Quelquefois, M. Laballue repartait dans la soirée; mais l'hiver, et surtout au temps de la chasse, il couchait et restait jusqu'au jeudi soir. L'oncle Planté refusait de lui prêter son chien; c'était le seul acte de protestation qu'il se permît.

L'opposition à Sucre-d'Orge s'était atténuée, ces derniers temps, parce qu'on avait beaucoup à obtenir de Félicie, et que l'on comptait la prendre par son grand ami. Peu s'en fallût qu'on ne lui fît la cour. Comme il était sans rancune et très sensible à la flatterie, il se laissait gagner. Ce fut grâce à lui que l'on décida la malade à recourir à un célèbre médecin de Tours nommé Guérineau.

Quelle affaire! C'était la terreur de Félicie qu'un homme habile lui découvrît une affection mortelle. Avec toute son énergie, elle avait une peur terrible de mourir. Et elle aimait à se reposer sur l'ignorance du docteur Léveillé qui se contentait de lui dire: «C'est nerveux», et la gavait de drogues ordinaires. M. Laballue, qui ne prononçait jamais un mot plus haut que l'autre, s'éleva un soir comme un ouragan soudain et dit:

—Votre docteur Léveillé est un âne!

Et, trois mercredis de suite, il développa cette proposition. Lui-même se chargea d'aller à Tours pressentir le docteur Guérineau et finalement l'amena, avec le concours du médecin de Beaumont. On m'avait ordonné de rester à jouer dans la cour, sous le marronnier, le temps que durerait la consultation. Le cheval de M. Léveillé et celui de M. Laballue, non dételés, labouraient le sol, sous l'oeil de Fridolin. La Boscotte, la cuisinière ou Valentine venaient tour à tour informer le domestique mâle de ce qui se passait à l'intérieur. Elles lui parlaient, la main en cornet sur la bouche. Fridolin recevait ces communications d'un air impassible; il flattait de la main les naseaux des deux bêtes et aspirait l'air vif, du coin de la lèvre. La mère Pidoux, qui était craintive, vint gratter à la petite porte jaune et demanda:

—Croyez-vous qu'elle en réchappe?