— Oui, colonel, mais il n'a pas eu le bonheur de tomber sur un champ de bataille… Il est mort en Corse… il y a deux ans… Mon Dieu! que cette mer est belle! il y a dix ans que je n'ai vu la Méditerranée. — Ne trouvez-vous pas la Méditerranée plus belle que l'Océan, mademoiselle?

— Je la trouve trop bleue… et les vagues manquent de grandeur.

— Vous aimez la beauté sauvage, mademoiselle? À ce compte, je crois que la Corse vous plaira.

— Ma fille, dit le colonel, aime tout ce qui est extraordinaire; c'est pourquoi l'Italie ne lui a guère plu.

— Je ne connais de l'Italie, dit Orso, que Pise, où j'ai passé quelque temps au collège; mais je ne puis penser sans admiration au Campo-Santo, au Dôme, à la Tour penchée… au Campo-Santo surtout. Vous vous rappelez la Mort, d'Orcagna… Je crois que je pourrais la dessiner, tant elle est restée gravée dans ma mémoire.»

Miss Lydia craignit que monsieur le lieutenant ne s'engageât dans une tirade d'enthousiasme.

«C'est très joli, dit-elle en bâillant. Pardon, mon père, j'ai un peu mal à la tête, je vais descendre dans ma chambre.»

Elle baisa son père sur le front, fit un signe de tête majestueux à Orso et disparut. Les deux hommes causèrent alors chasse et guerre.

Ils apprirent qu'à Waterloo ils étaient en face l'un de l'autre, et qu'ils avaient dû échanger bien des balles. Leur bonne intelligence en redoubla. Tour à tour ils critiquèrent Napoléon, Wellington et Blücher, puis ils chassèrent ensemble le daim, le sanglier et le mouflon. Enfin, la nuit étant déjà très avancée, et la dernière bouteille de bordeaux finie, le colonel serra de nouveau la main au lieutenant et lui souhaita le bonsoir, en exprimant l'espoir de cultiver une connaissance commencée d'une façon si ridicule. Ils se séparèrent, et chacun fut se coucher.

III