— Mais vous ne voyez pas que ce misérable disait que je n'aurais pas le courage de tuer Orlanduccio?

— Savez-vous, monsieur della Rebbia, que vous me faites peur. Il paraît que l'air de votre île ne donne pas seulement la fièvre, mais qu'il rend fou. Heureusement que nous allons bientôt la quitter.

— Pas avant d'avoir été à Pietranera. Vous l'avez promis à ma soeur.

— Et si nous manquions à cette promesse, nous devrions sans doute nous attendre à quelque vengeance?

— Vous rappelez-vous ce que nous contait l'autre jour monsieur votre père de ces Indiens qui menacent les gouverneurs de la Compagnie de se laisser mourir de faim s'ils ne font droit à leurs requêtes?

— C'est-à-dire que vous vous laisseriez mourir de faim? J'en doute. Vous resteriez un jour sans manger, et puis mademoiselle Colomba vous apporterait un bruccio[7] si appétissant que vous renonceriez à votre projet.

— Vous êtes cruelle dans vos railleries, miss Nevil; vous devriez me ménager. Voyez, je suis seul ici. Je n'avais que vous pour m'empêcher de devenir fou, comme vous dites; vous étiez mon ange gardien, et maintenant…

— Maintenant, dit miss Lydia d'un ton sérieux, vous avez, pour soutenir cette raison si facile à ébranler, votre honneur d'homme et de militaire, et…, poursuivit-elle en se détournant pour cueillir une fleur, si cela peut quelque chose pour vous, le souvenir de votre ange gardien.

— Ah! miss Nevil, si je pouvais penser que vous prenez réellement quelque intérêt…

— Écoutez, monsieur della Rebbia, dit miss Nevil un peu émue, puisque vous êtes un enfant, je vous traiterai en enfant. Lorsque j'étais petite fille, ma mère me donna un beau collier que je désirais ardemment; mais elle me dit: «Chaque fois que tu mettras ce collier, souviens-toi que tu ne sais pas encore le français.» Le collier perdit à mes yeux un peu de son mérite. Il était devenu pour moi comme un remords; mais je le portai, et je sus le français. Voyez-vous cette bague? c'est un scarabée égyptien trouvé, s'il vous plaît, dans une pyramide. Cette figure bizarre, que vous prenez peut-être pour une bouteille, cela veut dire la vie humaine. Il y a dans mon pays des gens qui trouveraient l'hiéroglyphe très bien approprié. Celui-ci, qui vient après, c'est un bouclier avec un bras tenant une lance: cela veut dire combat, bataille. Donc la réunion des deux caractères forme cette devise, que je trouve assez belle: La vie est un combat. Ne vous avisez pas de croire que je traduis les hiéroglyphes couramment; c'est un savant en us qui m'a expliqué ceux-là. Tenez, je vous donne mon scarabée. Quand vous aurez quelque mauvaise pensée corse, regardez mon talisman et dites-vous qu'il faut sortir vainqueur de la bataille que nous livrent les mauvaises passions. — Mais, en vérité, je ne prêche pas mal.