Le soir, pour rentrer à la Légation de France, il faut comme toujours traverser l'affreux petit désert où pourrissent les bêtes de caravane.
Ensuite, arrivés au pied des montagnes, nous nous arrêtons cette fois pour visiter l'un de ces édens factices et enclos de murs, destinés aux princesses toujours cachées,—le plus ancien de tous, un qui est à l'abandon aujourd'hui et qui fut créé par Agha Mohammed Khan, fondateur de l'actuelle dynastie des kadjars.
C'est une série ascendante de bosquets, de pièces d'eau, de terrasses conduisant à un grand kiosque nostalgique, où tant de belles cloîtrées durent languir. Là encore, on s'étonne de voir cette végétation apportée par les hommes atteindre une telle beauté tranquille, quand, en dehors de l'enceinte, les arbres venus d'eux-mêmes ont l'air si misérables, si mutilés par le vent de neige. Il y a des lauriers géants dont les cimes arrondies ressemblent à des dômes de verdure; des cèdres, des ormeaux énormes. Les rosiers, aux branches grosses comme des câbles de navire, sont en pleine floraison de mai; ils s'enlacent aux troncs des arbres et leur font comme des gaines roses. Par terre, c'est de la mousse, jonchée de mûres blanches pour la plus grande joie des oiseaux, jonchée de pétales de roses et d'églantines. Des quantités de huppes et de geais bleus, que l'on ne chasse jamais, s'ébattent dans les sentiers sans craindre notre approche; les huppes surtout sont tout à fait sacrées dans ce bocage, à cause de certaine princesse de légende, dont l'âme habita longtemps le corps de l'une d'elles,—ou peut-être même continue à l'habiter de nos jours, on ne sait plus trop... Le vieux petit palais fermé, bâti au faîte de ce parc ombreux, sur la plus haute terrasse, commence de s'émietter, sous l'action des ans; dans le sable et la mousse alentour, on voit briller de ces minuscules fragments d'émail ou de miroir qui firent partie de la décoration fragile... Et que deviennent les belles, qui vécurent dans ce lieu de soupçon et de mystère, les belles des belles, choisies entre des milliers? Leurs corps parfaits et leurs visages, qui furent leur seul raison d'être, qui les firent aimer et séquestrer, où en sont-ils dans leurs fosses? Par là sans doute, sous quelque pauvre petite dalle oubliée, gisent leurs ossements.
Mardi, 29 mai.
C'est donc aujourd'hui que toutes les salles du palais de Téhéran me seront montrées, grâce aux ordres donnés par le jeune prince.
Dans les jardins, autour des pièces d'eau, même silence qu'hier et qu'avant-hier; mêmes promenades des cygnes, parmi les reflets des murailles roses et des grands arbres sombres.
Il y a de tout dans ce palais aux détours compliqués, amas de bâtiments ajoutés les uns aux autres sous différents règnes; il y a même une salle tendue de vieux gobelins représentant des danses de nymphes. Beaucoup trop de choses européennes, et, contre les murs, une profusion, un véritable étalage de miroirs: des glaces quelconques, dans des cadres du siècle dernier, aux dorures banales, des glaces, des glaces, accrochées à tout touche, comme chez les marchands de meubles.—Pour s'expliquer cela, il faut songer que cette ville n'a que depuis deux ou trois ans une route carrossable, la mettant en communication avec la mer Caspienne et de là avec l'Europe; toutes ces glaces ont été apportées ici sur des brancards, en suivant des sentiers de chèvre, par-dessus des montagnes de deux ou trois mille mètres de haut; combien donc de brisées en route, pour une seule arrivant à bon port, et devenant ainsi un objet de grand luxe! Peut-être même l'encombrement des cassons de miroirs a-t-il donné aux Persans l'idée première de cette décoration en stalactites brillantes, dont ils ont réussi à faire quelque chose de surprenant et d'unique.
C'est du reste tout ce qu'il y a de particulier dans cet immense palais, ces voûtes comme frangées de glaçons, que l'on a su varier avec une fantaisie inépuisable. Et rien de ce que nous voyons aujourd'hui ne vaut cette salle du trône, encore purement persane, où nous étions entrés le premier jour par escalade.
Au premier étage, une galerie, grande comme celles du Louvre, contient un amas d'objets précieux. Elle est pavée de faïences roses qui disparaissent sous les tapis soyeux, spécimens choisis de toutes les époques et de tous les styles de la Perse. Une quantité exagérée de lustres de cristal s'y alignent en rangs pressés; leurs pendeloques sans nombre, s'ajoutant aux stalactites de la voûte, donnent l'impression d'une sorte de pluie magique, d'averse qui se serait figée avant de tomber. Et les fenêtres ont vue sur les jardins de mélancolie, sur les pièces d'eau tranquillement réfléchissantes. Il y a là, dans des vitrines, sur des étagères, sur des crédences, partout, des milliers de choses, amassées depuis le commencement de la dynastie actuelle; des pendules en or couvertes de pierreries, avec des complications extraordinaires de mécanismes et de petits automates, des mappemondes en or, constellées de diamants; des vases, des plats, des services de Sèvres, de Saxe, de Chine, cadeaux de rois ou d'empereurs aux souverains de la Perse. En l'absence du Chah, une infinité de pièces rares ont été cachées, scellées dans des coffres, dans des caves; aux tréfonds du palais dorment des amas de gemmes sans prix. Mais, tout au bout et au centre de cette galerie, sous le dernier arceau frangé de cristal, la merveille des merveilles, trop lourde pour qu'un vol soit possible, est restée là, sans écrin, sans housse, posée sur le parquet comme un meuble quelconque: le trône ancien des Grands Mogols, qui figura jadis au palais de Delhi, dans la prodigieuse salle de marbre ajouré. C'est une estrade en or massif, de deux ou trois mètres de côté, dont les huit pieds d'or ont des contournements de reptile; le long de toutes ses faces courent des branches de fleurs en relief, dont les feuillages sont en émeraudes, les pétales en rubis ou en perles. Sur ce socle fabuleux, parade orgueilleusement un étrange fauteuil en or, qui a l'air tout éclaboussé de larges gouttes de sang—et ce sont des cabochons de rubis; au-dessus du dossier, rayonne un soleil en diamants énormes, qu'un mécanisme fait tourner quand on s'assied, et qui alors jette des feux comme une pièce d'artifice.
C'est ce soir, le dîner que veut bien donner pour moi Son Excellence le Grand Vizir.