Après avoir franchi deux lieues de pavots blancs, et ensuite d'interminables prairies mouillées, et des ruisseaux et des torrents profonds, nous faisons halte devant un hameau bien humble et bien perdu, qu'entourent une dizaine de peupliers. Nous passerons là deux nuits, dans le plus délabré et le plus sauvage des caravansérails, qui n'a plus ni portes ni fenêtres, mais dont le vieux jardin à l'abandon est exquis, avec ses rosiers en broussailles, ses allées d'abricotiers et ses herbes folles. Des petits enfants viennent, en faisant des révérences, nous apporter des roses, de modestes roses-de-tous-les-mois, presque simples. Prairies désertes alentour; paix et silence partout. Le ciel se couvre, et il fait frais. On se croirait dans nos campagnes françaises, mais jadis, au vieux temps...
Cependant, là-bas, à deux lieues de nous peut-être, au bout d'une plaine d'herbages et au pied de l'une de ces chaînes de rochers qui de tous côtés partagent le pays comme des murailles, il y a une chose solitaire, indifférente au premier coup d'œil, et de plus en plus difficile à définir si l'on s'attache à la regarder... Un village, ou un caravansérail, semblait-il d'abord; des murs ou des terrasses qui ont l'air d'être en terre grise, comme partout ailleurs, mais avec une quantité de mâts très longs, plantés au-dessus en désordre. L'extrême limpidité de l'air trompe sur les distances, et il faut observer un peu attentivement pour se rendre compte que cela est loin, que ces terrasses seraient tout à fait hors de proportion avec celles du pays, et que ces mâtures seraient géantes. Plus on examine, et plus cela se révèle singulier... Et c'est en effet l'une des grandes merveilles classiques de la Terre, à l'égal des pyramides d'Égypte;—mais on y est beaucoup moins venu qu'à Memphis, et l'énigme en est bien moins éclaircie. Des rois qui faisaient trembler le monde, Xerxès, Darius, y ont tenu leur inimaginable cour, embellissant ce lieu de statues, de bas-reliefs, sur lesquels le temps n'a pas eu de prise. Depuis un peu plus de deux mille ans, depuis que le passage des armées du Macédonien en a révélé l'existence aux nations occidentales, cela porte un nom qui est devenu à lui seul imposant et évocateur: Persépolis. Mais, aux origines, comment cela s'appelait-il, et quels souverains de légende en avaient jeté les bases? Les historiens, les érudits, à commencer par Hérodote pour finir aux contemporains, ont émis tant d'opinions contradictoires! Au cours des siècles, tant de savants, attirés par ces ruines, ont bravé mille dangers pour camper dans les solitudes alentour, scruter les inscriptions, fouiller les tombeaux, sans arriver à conclure! Et combien de laborieux volumes ont été écrits à propos de ce recoin de l'Asie, où la moindre pierre est gardienne d'antiques secrets!
Du reste, peu importe, pour un simple passant comme moi, l'absolue précision des données historiques; que tel monarque ou tel autre dorme au fond de tel sépulcre; que ce soit bien ce palais, ou celui de Pasargadé, qu'incendièrent les soldats d'Alexandre. Il me suffit que ces ruines soient les plus grandioses de leur temps et les moins détruites, éternisant pour nos yeux le génie de toute une époque et de toute une race.
Mais quel mystère que cette sorte de malédiction, toujours jetée sur les lieux qui furent dans l'antiquité particulièrement splendides!... Ici, par exemple, pourquoi les hommes ont-ils délaissé un tel pays, si fertile et si beau sous un ciel si pur? Pourquoi jadis tant de magnificences accumulées à Persépolis, et aujourd'hui plus rien, qu'un désert de fleurs?...
Laissant nos bagages et notre suite au pauvre caravansérail où nous passerons la nuit, nous montons à cheval après le repos méridien, escortés de deux jeunes hommes du hameau qui ont voulu nous guider vers ces grandes ruines. Pendant la première lieue, nous sommes dans une véritable mer de pavots blancs et d'orges vertes; ensuite vient la prairie sauvage, tapissée de menthes et d'immortelles jaunes. Et là-bas au fond, derrière Persépolis qui se rapproche et se dessine, la plaine est barrée par des montagnes funèbres, d'une couleur de basane, où s'ouvrent des trous et des lézardes. Du reste, depuis Chiraz, tout ce pays sans arbres est ainsi: des plateaux unis comme de l'eau tranquille, et séparés les uns des autres par des amas de roches dénudées, aux aspects effroyables.
Mais nulle part encore ces fantaisies de la pierre, toujours inattendues, ne nous avaient montré quelque chose de pareil à ce qui surgit en ce moment sur notre gauche, dans le clair lointain. C'est beaucoup trop immense pour être de construction humaine, et alors cela inquiète par son arrangement si cherché: au centre, une masse absolument carrée, de cinq ou six cents mètres de haut, qui semble une forteresse de Dieux, ou bien la base de quelque tour de Babel interrompue; et de chaque côté, posés en symétrie comme des gardes, deux blocs géants, tout à fait réguliers et pareils, qui imitent des monstres assis. Depuis le commencement des temps, les hommes avaient été frappés par la physionomie de ces trois montagnes, bien capables d'inspirer l'effroi du surnaturel; elles ne sont pas étrangères sans doute au choix qui a été fait de ce lieu pour y construire la demeure terrible des souverains; vues de ces palais où nous arrivons, elles doivent produire leur effet le plus intense, assez proches pour être imposantes, et juste assez lointaines pour rester indéfinissables.
Les sentiers que nous suivons, au milieu de tant de solitude et de silence, dans les fleurs, sont coupés de temps à autre par des ruisseaux limpides, qui continuent de répandre l'inutile fertilité autour de ces ruines.
Maintenant qu'il est près de nous, ce semblant de village mort, au pied de sa montagne morte, il ne laisse plus de doutes sur ses proportions colossales; ses terrasses, qui dépassent cinq ou six fois la hauteur coutumière, au lieu d'être, comme partout ailleurs, en terre battue que les pluies ne tarderont pas à détruire, sont faites en blocs cyclopéens, d'une durée éternelle; et ces longues choses, qui de loin nous faisaient l'effet de mâts de navire, sont des colonnes monolithes, étonnamment sveltes et hardies,—qui devaient supporter jadis les plafonds en bois de cèdre, la charpente des prodigieux palais.
Nous arrivons maintenant à des escaliers en pierre dure et luisante, assez larges pour faire passer de front toute une armée; là, nous mettons pied à terre, pour monter à ces terrasses d'où les colonnes s'élancent. Je ne sais quelle idée vient à nos Persans de faire monter aussi derrière nous les chevaux, qui d'abord ne veulent pas, qui se débattent, meurtrissant à coups de sabots les marches magnifiques, et notre entrée est bruyante, au milieu de ce recueillement infini.
Nous voici sur ces terrasses, qui nous réservaient la surprise d'être beaucoup plus immenses qu'elles ne le paraissaient d'en bas. C'est une esplanade assez étendue pour supporter une ville, et sur laquelle, en son temps, les grandes colonnes monolithes étaient multipliées comme les arbres d'une forêt. Il n'en reste plus debout qu'une vingtaine, de ces colonnes dont chacune était une merveille, et les autres, en tombant, ont jonché les dalles de leurs tronçons; quantité de débris superbes se dressent aussi, en mêlée confuse, dans cette solitude pavée de larges pierres: des pylônes sculptés minutieusement, des pans de murs couverts d'inscriptions et de bas-reliefs. Et tout cela est d'un gris foncé, uniforme, étrange, inusité dans les ruines, d'un gris que la patine des siècles ne saurait produire, mais qui est dû évidemment à la couleur même d'on ne sait quelle matière rare en laquelle ces palais étaient construits.