II.—Le chant du départ.
Le matin du 2 août 1914.
Oui, jusqu'à hier, jusqu'à la dernière minute, on continuait de se le dire: ce n'est pas possible, aucun homme au monde, fût-ce leur Kaiser, n'oserait plus déchaîner l'horreur sans nom d'une guerre moderne; ce n'est pas possible, donc cela ne sera pas...
Et il a osé, lui, et cela est! Chez ces lugubres atrophies-là, des hérédités de despotisme sans frein ont tellement détruit tout sentiment de fraternité humaine, qu'ils n'hésitent plus devant un ou deux millions de morts, à jouer sur un coup de dés...
Ce matin, à mon réveil, quelqu'un, avec une brusquerie tragique, est venu me dire: «Ça y est!... Ils ont violé le Luxembourg!» La nouvelle a mis un peu de temps à me pénétrer jusqu'au fond de l'âme, en bousculant toutes les autres conceptions sur son passage... Et maintenant, on vit dans une sorte d'effervescence contenue et silencieuse; on a la mentalité de gens qui seraient avertis d'un cataclysme cosmique, d'une fin de monde, et on l'attend comme une chose inéluctable et immédiate, qui va tout à l'heure éclater aussi sûrement qu'une bombe déjà allumée, tandis que rien encore n'a troublé l'ordre ni le calme ambiants.
Le calme, je crois qu'il n'avait jamais été si absolu que ce matin, sur ma petite ville de province toute blanche au soleil d'août. Par mes fenêtres, ouvertes sur les cours enguirlandées de verdure, aucun bruit ne m'arrive, que le chant des hirondelles, qui délirent de joie parce qu'il fait radieusement beau. Et cependant, ici comme partout ailleurs, d'un bout à l'autre de notre France, il doit y avoir affairement, angoisse et fièvre, dans toutes les maisons, dans toutes les casernes, dans tous les arsenaux. Dans toutes les âmes françaises, un grand tumulte doit bouillonner comme dans la mienne... Alors, c'est si déconcertant, cette tranquillité persistante des choses d'alentour, et ces chants joyeux des petits oiseaux de mes murailles...
L'après-midi du 2 août.
Mon fils est rentré, à l'appel de la dépêche que je lui avais lancée la veille, prévoyant, sinon la guerre, du moins la mobilisation générale. Pour seulement quelques heures, il est revenu habiter son petit logis, là-bas, en face de ma chambre,—ce pavillon où m'était apparu un soir le futile et ridicule fantôme, mais qui est aujourd'hui si inondé d'incisive lumière. Je le vois passer et repasser devant sa fenêtre, occupé à faire préparer ses tenues de soldat qui dormaient depuis quelques mois, depuis qu'il avait fini son service d'artilleur. Il partira demain pour rejoindre son corps, et puis s'en aller à la plus effroyable des guerres. Je sais cela et je l'admets maintenant avec une soumission stupéfiante; vraiment, les premières minutes de trouble et de révolte une fois passées, on est comme anesthésié devant le fait accompli, on ne se reconnaît plus soi-même.
Les tenues militaires! Dans la lingerie de la maison, les miennes aussi viennent d'être dépliées et prennent le soleil. Je suis allé les revoir, épaulettes, ceinturon, sabre, dorures encore fraîches et éclatantes, que j'ai saluées avec une émotion de fête. Quel prestige, quel magique pouvoir ils gardent encore, ces harnais qui brillent, et qui sont, en somme, un legs des temps plus primitifs où l'on se paraît naïvement pour les batailles!
Demain, quand je devrai me remettre en uniforme, sans doute par une journée brûlante comme aujourd'hui, ce sera la tenue coloniale en blanc qu'il me faudra prendre, la tenue, du reste, que j'aimais le plus, celle qui était le plus mêlée aux souvenirs de ma jeunesse errante, celle à qui j'avais dit adieu avec la plus intime tristesse. Je croyais si bien les avoir ensevelies pour jamais, ces vestes de toile,—fabriquées là-bas par les Chinois de la rue Catinat, à Saïgon, comme en ont tous les officiers de marine,—ces inusables vestes de toile qui avaient tant connu le soleil des tropiques, et auxquelles je tenais comme à des fétiches. Il semblait que rien n'aurait plus le pouvoir de me les rendre, et cependant voilà, elles sont prêtes, elles aussi, bien blanches, repassées de frais, et ornées comme jadis de leurs insignes en dorures toutes neuves. Enfantillage, certes, je le reconnais, mais quelle réalisation inespérée d'un rêve, quelle joie et quel rajeunissement de revêtir cela demain, et, ainsi transformé, de me diriger, par les petites rues, éblouissantes sous la lumière du matin d'août, vers notre vieille Préfecture, pour me présenter à l'amiral, comme autrefois au moment de mes grands départs pour la mer! C'est tout un cher passé qui renaîtra, quand je le croyais aboli sans retour...