Malgré le froid qui cingle le visage, c'est presque un soulagement, une délivrance, de se sentir là sur ce sommet artificiel; les six millions d'êtres qui, à vos pieds, dans la région basse, se coudoient, luttent et souffrent, au moins ne vous oppressent plus; même il est presque angoissant de penser qu'il va falloir redescendre tout à l'heure de ce haut perchoir où la poitrine s'emplissait d'air pur, redescendre et se replonger dans cette vaste mer humaine qui fermente et bouillonne partout alentour. Quelle inexplicable manie ont les hommes de s'empiler ainsi, de s'étager les uns par-dessus les autres, de s'accoler en grappes comme font les mouches sur les immondices,—quand il reste encore ailleurs des espaces libres, des terres vierges!... Vue d'ici, la ville paraît infinie; aussi loin que les yeux peuvent atteindre, l'électricité trace des zigzags, tremble, palpite, éblouit, écrit des mots de réclame avec des éclairs, et finalement, vers l'horizon où il n'est plus possible de rien lire, va se fondre en une lueur froide d'aurore boréale. Jamais encore New-York ne m'avait paru si terriblement la capitale du modernisme; regardé la nuit et de si haut, il fascine et il fait peur.

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Aujourd'hui, la «première» de la Fille du Ciel, au Century Theatre. Cette langue étrangère me déroute à tel point que je ne me sens pas tout à fait responsable de ce que mes personnages racontent. Vraiment, pour reconnaître ma pièce, je devrais plutôt faire abstraction du dialogue et, m'efforçant de ne pas entendre, n'assister au spectacle qu'avec mes yeux, comme si c'était une simple pantomime,—une pantomime certes qui dépasse mon attente par son exactitude et sa splendeur. Grâce à la consciencieuse magie des peintres et des costumiers, la vieille Chine impériale, qui ne se reverra jamais plus, est là devant moi, avec le jeu de ses nuances rares, l'inconcevable étrangeté de ses atours, avec ses dragons, ses monstres, tout son mystère. Pour compléter l'illusion, il y a même le son rauque des voix chinoises, et, pendant l'acte de la bataille, quand les soldats délirants se précipitent en une ruée suprême vers leur impératrice pour tomber tous à ses pieds, je crois réentendre ces clameurs qui faisaient frissonner, en Chine, aux jours de réelles tueries.

A la scène finale cependant, dès que l'empereur Tartare et la Fille-du-Ciel sont seuls en présence, je me reprends à écouter ce qu'ils disent; leur jeu est d'ailleurs si expressif que je me figure presque les entendre parler ma propre langue. Et quand la Fille-du-Ciel tend la main pour recevoir la perle empoisonnée qui va lui ouvrir les portes du Pays des Ombres, son geste et son regard émeuvent comme si vraiment elle allait mourir...

Maintenant la toile tombe; c'est fini; ce théâtre ne m'intéresse plus. Une pièce qui a été jouée, un livre qui a été publié, deviennent soudain, en moins d'une seconde, des choses mortes... J'entends des applaudissement et de stridents sifflets (contrairement à ce qui se passe chez nous, les sifflets à New-York, indiquent le summum de l'approbation). On m'appelle, sur la scène, on me prie d'y paraître, et j'y reparais cinq ou six fois, tenant par la main la Fille-du-Ciel, qui est tremblante encore d'avoir joué avec toute son âme. Une impression étrange, que je n'attendais pas: aveuglé par les feux de la rampe, je perçois la salle comme un vaste gouffre noir, où je devine plutôt que je ne distingue les quelques centaines de personnes qui sont là, debout pour acclamer. Je suis profondément touché de la petite ovation imprévue, bien que j'arrive à peine à me persuader qu'elle m'est adressée. Et puis me voici reparti déjà pour de nouveaux ailleurs. J'étais venu à New-York afin de voir la matérialisation d'un rêve chinois, fait naguère en communion avec Mme Judith Gautier. J'ai vu cette matérialisation; elle a été splendide. Maintenant que mon but est rempli, ce rêve tombe brusquement dans le passé, s'évanouit comme après un réveil, et je m'en détache...

Demain matin, je dois prendre le paquebot pour la France. Je ne puis prétendre qu'en ce court voyage j'aie vu l'Amérique. Puis-je seulement dire que j'aie vu New-York? Non, car j'y ai surtout vécu prisonnier sous une sorte de coupole obscure,—le Century Theatre avec sa pénombre de chaque jour. C'est là, dans cette grande salle rouge et or, parmi les fantastiques spectateurs des répétitions, figurants échappés de vieilles potiches ou de vieilles ciselures, c'est là que j'ai rencontré à peu près les seules femmes américaines qu'il m'ait été donné d'approcher.

Ces inconnues, admises pour avoir montré patte blanche au régisseur, entraient discrètement, sans faire de bruit, presque à tâtons, effarées par tous ces personnages casqués d'or, qui occupaient les stalles. Elles n'étaient jamais les mêmes que la veille, mes visiteuses. Non sans peine elles parvenaient à me découvrir, après avoir interrogé quelques-unes de ces étranges figures, qui balbutiaient des réponses vagues, en chinois. Assises enfin à mes côtés, elles étaient tout de suite gentilles et pleines de bonne grâce, malgré l'insuffisance de la présentation. Filles de richissimes ou pauvres petites journaleuses, elles appartenaient à tous les mondes. Et on causait, dans une sorte de plaisante camaraderie sans lendemain, pour ne se revoir jamais; c'était à demi-voix, pour ne pas troubler les acteurs qui, tout près de nous, se disaient des choses tragiques, dans quelque vieux palais de Nankin, sous de faux rayons de lune, ou bien à la lueur d'un faux incendie. Détail qui m'amusait, en général elles apportaient, par précaution contre la longueur de la séance—la répétition durait plusieurs heures d'affilée—des sandwichs ou des petits gâteaux, et il me fallait partager cette dînette dans les ténèbres. Plusieurs d'entre elles me connaissaient beaucoup, sans m'avoir encore vu nulle part; c'est là l'inconvénient—ou le charme, si l'on veut—de s'être trop donné dans ses livres. Quelques-unes avaient vu ma maison de Rochefort, d'autres, en canotant sur la Bidassoa, avaient aperçu mon ermitage basque. Grandes voyageuses, presque toutes, elles étaient allées à Stamboul, à Pékin, dans les différents lieux de la Terre que j'ai essayé de décrire, et la traversée de l'Atlantique pour venir chez nous leur semblait un rien comme promenade. Passant vite d'un sujet à un autre, elles disaient des choses incohérentes mais profondes; elles différaient des femmes de chez nous par quelque chose de plus indépendant et de plus masculin dans la tournure d'esprit; beaucoup plus libres certes, mais sans qu'il y eût jamais place entre nous pour l'équivoque. Et, après avoir causé un peu de tout, dans une intimité intellectuelle favorisée par l'ombre, on se saluait pour ne se revoir jamais.

En quittant ce pays, j'ai un vrai remords de n'avoir pu répondre comme je l'aurais souhaité à tant de lettres cordiales et jolies que chaque courrier m'apportait, à tant d'invitations téléphoniques, m'arrivant aux rares heures où j'habitais mon perchoir. D'aimables inconnus m'écrivaient, avec la plus touchante bonne grâce: «Venez donc un peu vous reposer chez nous, à la campagne; au bord de l'eau, sous nos arbres, vous trouverez du silence». Et j'étais élu membre honoraire d'une quantité de cercles. Comment faire, avec si peu de temps à moi? Au moins voudrais-je, ici, exprimer à tous ma reconnaissance et mon regret.

Dès que la Fille du Ciel a été livrée au public, j'ai employé de mon mieux mes trois ou quatre jours de liberté avant le départ. Mais combien il était embarrassant de choisir: pourquoi accepter ici et s'excuser ailleurs?

Je suis allé luncher à la magnifique et colossale Université de Columbia, auprès de quoi nos universités françaises sembleraient de pauvres petits collèges de province. J'ai voulu paraître dans différents clubs puisque l'on avait eu la bonté de m'en prier. J'ai répondu à l'invitation naïve des jeunes filles de l'école Washington-Irving qui m'avait particulièrement charmé par sa forme; elles étaient là deux ou trois centaines de petites étudiantes de quinze à seize ans qui, pour m'accueillir, avaient placardé aux murs des écriteaux de bienvenue; après m'avoir chanté la Marseillaise, elles ont continué par un hymne où de temps à autre revenait mon nom prononcé par leurs voix fraîches, et en partant j'ai serré de bon cœur toutes ces mains enfantines. On m'a fêté à l'Alliance française où après le dîner, il y a eu, dans un grand hall, un défilé dont j'ai été ému profondément; tandis qu'un orchestre jouait cette Marseillaise qui, à l'étranger, nous semble toujours la plus belle musique, des Français de tous les mondes, les uns très élégants, les autres plus modestes, se sont tour à tour approchés de moi; des jeunes, des très vieux dont le regard attendri disait la crainte de ne plus revoir la France; des aïeuls à chevelure blanche m'amenant leurs petites-filles qui m'avaient lu et souhaitaient me voir; là encore j'ai serré plusieurs centaines de braves mains que je sentais vraiment amicales, et je ne sais comment dire merci à tant et tant de familles qui ont bien voulu se déranger pour me témoigner un peu de sympathie.