A la fin, cela oppresse, cela tient du rêve d'angoisse, cette course à travers des galeries et des galeries, entre des parois qui se penchent, ondulent, et vous montrent mille formes animales, sournoisement ébauchées dans la toujours pareille matière blême. On est troublé malgré soi par la profondeur de ce lieu, par la longueur sans fin de ces tortueux passages, dont on ne devine jamais s'ils vont encore s'élargir comme des nefs ou bien se resserrer comme des souricières. Et puis, à mesure que l'on avance, la nuit, dirait-on, devient plus épaisse, plus lourde, et les lanternes éclairent plus mal. Le bruissement aussi, la petite musique de sonnettes sur les parois ruisselantes, vous énerve par sa tranquille obstination. Le désir vous prend alors de rebrousser chemin, de quitter vite ce palais incompréhensible, inutile et sans but, commencé depuis les origines du monde, et qui vous donne à sa manière le vertige par sa révélation pour ainsi dire palpable d'un infini dans les durées antérieures; on a hâte de s'évader de tout cela, pour retrouver l'air et le ciel bleu.

Et, du plus loin qu'on aperçoit la lumière, au bout de ce chemin de retour, on l'accueille un peu comme la délivrance. D'abord, elle a plongé en faisceau incertain dans ces ténèbres. Ensuite, tout à coup, voici qu'elle éclaire magnifiquement les grands piliers de l'entrée, elle donne à ce seuil de grotte l'air d'un péristyle de palais enchanté, et, sous l'arceau du grand porche, toute cette verdure qui reparaît, encadrée d'ombre morte, ces tapis de fougère, ces coteaux en face, boisés de chênes, ont l'air baignés dans de l'or.—On avait oublié que c'était si éclatant et si beau, la lumière du soleil!

Dans ce petit vallon sauvage, sur lequel viennent déboucher les galeries de pierre, dans cette campagne basque, il fait si doux et si calme aujourd'hui! Le bleu pur là-haut, le soleil qui décline avec tant de sérénité, les feuillées et les fleurs de juin, sont là comme pour donner apaisement, confiance en le destin ou en Dieu, espoir de vie et de durée. Mais en ce moment, non, en ce moment on ne se laisse pas leurrer par le sourire de ces choses, parce que l'on vient de prendre contact avec l'insondable passé des cavernes; on reste l'esprit assombri par le sentiment des périodes infinies qui nous ont précédés et qui vont nous suivre, on est écrasé par la connaissance de l'antiquité effroyable de la Terre.

Ces herbages, ces buissons, ces fougères et ces fleurettes de montagne sont assurément les mêmes que frôlaient jadis le grand renne et le grand ours[16]. Aux hommes à trop longs bras, qui jadis taillaient le silex devant le seuil de la grotte, tout ce recoin isolé et fermé devait présenter déjà des aspects à peu près identiques—sous le soleil de quels étés perdus au fond des temps incalculables!—A eux aussi, des soirs de juin souriaient très calmement avec des promesses de lendemains, de joie, de vague prolongation ailleurs. Mais comme il ont été balayés, rejetés jusqu'aux derniers abîmes du Néant!... Et, depuis cette époque, qui donc, quel cerveau saurait évaluer les espaces à faire frémir qu'a parcourus notre petite Terre, déroulant toujours avec la même frénésie sa course folle, sans repasser jamais, jamais, par le même point de l'incommensurable vide noir...

NEW-YORK

Entrevu par un Oriental très vieux jeu.

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Le jour se lève. L'hélice du paquebot qui m'amène a ralenti son tournoiement fébrile: évidemment nous arrivons, nous sommes devant New-York.

Et, comme par un pressentiment qu'une grande chose extraordinaire va se passer, j'ouvre la fenêtre de ma cabine. En effet, là-bas, en face, une sorte de colosse de Rhodes, une femme exaltée se dresse sur le ciel, le bras tendu dans un geste magnifique. Sans l'avoir jamais vue, je la reconnais, il va sans dire; la statue de la Liberté, qui veille à l'entrée de l'Hudson!... Elle est haute comme une tour. Les pluies et les vents lui ont déjà donné la patine vert-de-gris des antiques déesses de l'Egypte. Sur un piédestal en pierres roses, aussi grand qu'une citadelle, elle surgit, pâlement verdâtre, dans le brouillard du matin et dans les fumées que le soleil dore. Elle est superbement symbolique et terrible. On dirait qu'elle fait à l'univers entier des signes d'appel; on dirait qu'elle crie: «Hurrah! C'est ici la porte! Hurrah! Entrez tous dans la fournaise! Jetez-vous tête baissée dans le gouffre des affaires, du bruit, de l'agitation et de l'or!»

Et le voici qui s'ouvre devant nous, ce gouffre quasi-infernal. Jadis, ce n'était que l'entrée d'une large rivière, entre des roseaux et des arbres. Aujourd'hui, c'est quelque chose qui, pour mes yeux épris d'Orient et de lignes pures, tient du cauchemar, mais arrive quand même à une sorte de beauté tragique, par l'excès même de l'horreur. Mille tuyaux crachent des fumées noires ou des vapeurs en tourbillons blancs, qui se mêlent, qui s'enroulent, qui embrouillent l'horizon comme sous des sarabandes de nuages. Le long des deux rives, à perte de vue, s'alignent les docks couverts, qui sont de gigantesques carcasses toutes pareilles, en ferraille couleur de deuil. Partout des inscriptions raccrocheuses s'étalent en lettres de dix mètres de haut, les unes blanches ou rouges sur les fonds noirs, les autres aériennes soutenues par des charpentes d'acier. On est assourdi par des sifflets stridents, des plaintes gémissantes de sirènes, des grondements de moteurs, des fracas d'usines. Et, au-dessus de tout cela que tant de fumées enveloppent, plus haut, plus haut, comme des géants poussés trop vite et trop efflanqués, des géants qui allongeraient démesurément le cou pour mieux voir, les gratte-ciel surgissent effarants et invraisemblables, les uns carrés, les autres pointus, les gratte-ciel à trente, quarante ou cinquante étages, surveillant ce pandémonium par leurs myriades de fenêtres...