L'horreur et la mort, elles sont là sans doute, tout près, sous l'épais nuage de fumée grisâtre qui continue d'envelopper la tranchée boche; mais chez nous, rien de semblable assurément, car l'ennemi décontenancé n'a tiré qu'en l'air sur nos avions, et encore sans les atteindre. Et comme ils sont jolis, vus d'où nous sommes, nos vifs oiseaux de France, qui font là-haut un dernier tour, en rond, avant de rentrer au gîte! Pendant que l'ombre commence d'éteindre toutes les choses terrestres, eux, qui voient encore le soleil, sont éclairés en fête, et on dirait d'un vol de mouettes à ventre blanc sur lequel jouent des rayons qui les colorent en rose.

Maintenant voici une autre sorte de bruit, beaucoup plus discret mais qui nous fait redevenir graves: les crépitements pressés de la mousqueterie. C'est donc que notre attaque est déclanchée et que des vies précieuses sont en jeu. Cela se passe beaucoup plus loin de nous, car, par ruse, nous attaquons ailleurs que dans la partie bombardée, et d'ici nous ne pourrons rien voir; c'est demain seulement que nous aurons les nouvelles dont nous serons jusque-là très anxieux.

La vallée si bruyante tout à l'heure, mais plongée à présent dans un froid silence, présente au crépuscule d'étranges aspects. Comme il n'y a pas un souffle dans l'air, toutes ces fumées que viennent de lancer nos canons de la plaine, trop lourdes pour s'élever, trop denses encore pour se dissoudre, restent çà et là, posées en masses précises, comme des nuages obscurs qui seraient tombés du ciel et ne sauraient plus y remonter. Quant aux fumées de nos plus hautes batteries de montagnes, elles glissent très lentement vers les prairies basses, elles glissent en frôlant les forêts de sapins qui dévalent des cimes; on dirait d'énormes et paresseuses cascades en ouate grise...

C'était bien peu de chose, cette attaque, auprès des grandes batailles; une simple gentillesse entre voisins, pourrait-on dire, une farce à nos envahisseurs. Mais tout a été si adroitement mené que nous compterons sûrement au tableau quantité de boches, tués ou prisonniers. Et, aux renseignements exacts de la matinée suivante, tous leurs abris sont démolis; tous leurs nids de mitrailleuses, bouleversés. Nous aurons donc une trêve, dans cette vallée, pour plusieurs jours.

LES PATIENCES SOUTERRAINES

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Juin 1903.

Je vais parler d'un lieu qui, plus encore que l'oasis des Ouled-Naïlia, échappe à nos modernes agitations: tout y est demeuré tel qu'il y a cent mille ans, l'homme de l'âge de pierre y reconnaîtrait presque sa route et son gîte. Mais c'est un lieu souterrain, c'est la grotte de Sare, l'un de ces nombreux palais pour les Gnomes que les siècles ont minutieusement ornés, avec leurs patiences quasi-éternelles.

Entre des montagnes tapissées de fougères et de chênes, le tranquille village de Sare est un peu le cœur du pays basque, le recoin isolé où les traditions et la langue si antiques se sont conservées presque pures[11].

De là, pour se rendre à la grotte[12], on a longtemps à marcher, à monter, par de mauvais sentiers, à travers une région plus solitaire, boisée surtout de grands châtaigniers qui se meurent[13]. Le mal qui les tue a commencé par les châtaigniers de Provence; il est sans doute une des moisissures chargées de dépouiller notre planète trop vieille: on sait que les chênes, les ormeaux, les fusains, les lauriers ont aussi maintenant chacun son microbe rongeur.