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Mesdames, je vous demande votre sympathie pour la femme turque de nos jours, qui s'éveille trop vite, qui s'éveille douloureusement, après des siècles d'un presque heureux sommeil. Accordez-la, votre sympathie, votre sympathie dévouée et agissante, à celles qui, derrière les grilles encore fermées des harems, se sentent prises tout à coup de révolte et de vertige, à celles qui sont comme les échelons angoissés et presque torturés entre les musulmanes d'autrefois et les musulmanes de demain. Allez un peu vers elles—Constantinople n'est plus, hélas! qu'à deux jours de Paris—correspondez avec elles, recevez-les lorsqu'elles viennent chez nous; aidez-les de votre acquis, et conseillez-leur de ne pas courir trop vite dans les routes inconnues qui mènent à l'avenir. Ce sont vraiment vos sœurs, je vous assure, car, malgré les tendances allemandes de leur gouvernement, malgré l'odieuse campagne menée contre leur pays en détresse par certains de nos journaux plus ou moins vendus au petit Néron de Bulgarie, malgré tant de basses injures qui auraient dû les détacher de nous à jamais, c'est toujours vers la France qu'elles tournent les yeux, toutes ces écolières ou bachelières des nouvelles couches. Ces jeunes femmes encore voilées sont les vraies et les seules Françaises de l'Orient. Il suffit d'ailleurs, pour s'en convaincre, de les écouter parler notre langue si purement, avec des intonations un peu musicales qui la rendent plus jolie. Oh! oui, elles sont essentiellement vos sœurs, par l'esprit et par la culture de leur esprit. Leurs lettres du reste le prouvent assez, ces pauvres lettres de captives que j'ai intercalées—sans y changer même une virgule, je le jure—dans un de mes derniers livres, et dont vous venez d'entendre lire un si authentique, hélas! et si inoubliable passage...[10]
Pour finir, je suis bien obligé, malgré mon dédain pour le progrès, de reconnaître, avec tout le monde, que c'est un mal incurable, et que la marche en arrière n'est plus possible. Alors, puisque la situation des femmes en Turquie est devenue presque un supplice avec l'éducation nouvelle, je me rallie par force à ceux de mes amis turcs qui sont d'avis de briser mille choses du grand passé. Et je dis avec eux, mais non sans inquiétude: oui, ouvrez toutes les cages, ouvrez tous les harems... Cependant ne les ouvrez pas trop vite, de peur que les jeunes oiseaux prisonniers ne prennent un vol éperdu, avant de bien savoir encore où les conduiront leurs ailes inexpérimentées et fragiles.
SIMPLE GENTILLESSE
ENTRE VOISINS
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Octobre 1916.
Quelque part dans notre France, tout près de la terrible frontière qui brûle, s'élève cette gentille cime, que recouvrent des bouquets de pins, des pelouses, des mousses, et qui paraît tout innocente; une petite cime modeste, qui n'a l'air de rien comparée aux vraies montagnes du voisinage, mais où l'on respire déjà quand, même le bon air pur des altitudes, et d'où l'on domine des lointains profonds: en regardant vers l'Est, le côté qui nous préocupe, c'est une large, une immense vallée, avec des champs, des ruisseaux, des villages, et puis, fermant la vue, une chaîne de hauts sommets tapissés de forêts. De ce côté-là, qui paraît si tranquille, quelque chose de tragique se passera bientôt, à l'heure sans doute précise qui nous a été confidentiellement annoncée, et nous attendons. Il fait un temps tout à fait rare, en cette région où l'automne, d'habitude, est précoce et sombre; le ciel, sans un nuage, est d'une étonnante limpidité bleue, et le soleil—un peu mélancolique cependant, sans que l'on puisse expliquer pourquoi—rayonne et chauffe comme si l'été ne venait pas de finir.
Pour un peu, on serait tenté de s'allonger sur l'herbe à peine froide, où quelques tardives scabieuses fleurissent encore.
Dans un groupe de jeunes pins bien verts, se dissimule un de ces petits villages, comme nos soldats ont appris à en construire un peu partout le long du front; à moitié souterraines, les maisonnettes ont cependant devant leurs portes des jardinets de poupée, bien soignés, bien entretenus, jusqu'aux gelées de demain qui vont les anéantir. Et une cinquantaine de canonniers vivent là, loin de tout, en Robinsons, mais contents et de belle mine. Dans ce même bosquet, il y a aussi des canons de 75, mais qui n'ont pas l'air méchant; à demi cachés sous de frais branchages, bien «camouflés», bien peinturlurés, tout zébrés de vert, de brun ou d'ocre, ils ressemblent plutôt, comme pelage, à de gros lézards qui sommeilleraient dans les broussailles. Bien entendu, il suffirait de deux secondes pour les débarrasser de leur verdure et les dresser presque debout, pointés vers les nuages,—car c'est toujours en l'air qu'ils travaillent, ceux-là, étant destinés et exercés à décrocher du ciel les avions boches.
Il en vient souvent par ici, de ces oiseaux de mort, et constamment des hommes de guet se relèvent, scrutant toutes les régions du ciel qui, aujourd'hui par grande exception, est si magnifiquement bleu. Dès qu'un avion apparaît, en un point quelconque de l'espace, un coup de sifflet spécial met tout le monde en éveil. Et combien ils sont habitués et habiles, ces guetteurs, à distinguer les unes des autres les différentes espèces de ces oiseaux de fer! A leur envergure, à leur couleur, à des riens insaisissables pour les non-initiés, ils les reconnaissent tout de suite, même dans l'extrême lointain. Depuis que nous sommes là, à attendre, plusieurs fois le coup de sifflet annonciateur a rompu le silence et tout le monde s'est redressé, prêt à courir aux pièces de canon. Mais aussitôt les veilleurs ont crié: «Non, ne bougez pas, c'est un français, c'est un Nieuport, ou c'est un Farman...» Alors chacun a repris sa rêverie tranquille.