Je sentis bien en lui cette fois le «vieux Turc» qu'il avait la réputation d'être, mais il me sembla que c'était dans le sens le plus intelligent et le plus large de ce mot. Il ne lui paraissait pas que, pour assurer le bonheur de son peuple, il fût bon de lui faire renier ses traditions et sa foi, et de le jeter tête baissée dans la servile imitation de l'Occident. D'ailleurs, ami des Arabes, qui sont par excellence des conservateurs d'Islam, et aimé par eux, il devait songer à organiser leurs provinces lointaines et à trouver dans leurs vastes territoires des compensations à ce qu'il venait de perdre en Europe.
—«Ainsi c'est bien entendu, me dit-il, en me donnant congé, je vous autorise à m'écrire directement de France tant que vous voudrez, sous double enveloppe, avec votre nom et la mention personnel sur la seconde. Dites-moi tout ce que vous penserez et ce que l'on pensera de nous là-bas, même et surtout quand nous serons critiqués. Et faites-moi part de tout ce qui, à votre avis, pourrait rapprocher nos deux patries.»
En lui serrant la main, j'eus le pressentiment très net que je ne le reverrais plus. Le lendemain matin, au moment où j'allais prendre le paquebot, un de ses aides de camp m'apporta son portrait, dans un cadre d'argent massif ciselé magnifiquement et surmonté de la couronne avec le croissant d'Islam. Et je quittai mon cher Stamboul avec le même pressentiment que j'avais eu pour le prince: la presque certitude de ne le revoir jamais.
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J'ai usé de la permission et il a reçu plusieurs de mes lettres, dans le courant de l'automne 1913 et du printemps 1914. Il me répondait, et ses réponses, où des images orientales si jolies se mêlaient aux choses précises, indiquaient bien qu'il avait été épargné par le modernisme. La dernière fois que je lui écrivis, ce fut en même temps qu'à Enver pacha, quand je sentis venir l'heure décisive où la Turquie allait s'associer à l'agression allemande, et c'était pour l'adjurer d'employer toute son influence à retenir son pays sur cette pente de la mort. Ma lettre fut certainement interceptée; elle n'aurait rien changé, hélas! il va sans dire et je le sais bien; mais quand même, j'aurais aimé que ce suprême cri d'alarme fût arrivé jusqu'à lui.
Pauvre prince! Allah lui a fait la grâce de mourir avant de connaître la défaite, ou le déshonneur de l'asservissement. Lui qui était un traditionnel, il a été conduit à son tombeau avec l'apparat des anciens sultans, qui ne se reverra peut-être plus. Enveloppé du velours cramoisi, où des sentences du Prophète sont brodées en lettres d'or, il a traversé, suivi d'un cortège étrangement pompeux, un Stamboul encore à peu près intact et oriental. C'est dans les sonorités profondes de Sainte-Sophie encore musulmane que les prières des morts ont été chantées pour lui. Et c'est dans Stamboul même qu'il est endormi maintenant, sous quelque haut catafalque aux saintes broderies coraniques, à l'ombre de l'un de ces kiosques funéraires aux blancheurs de marbre et aux grilles d'or[9], que les prochains envahisseurs et le «progrès» respecteront peut-être encore pendant un certain nombre d'années.
Donnons-lui une pensée de regret, non seulement parce qu'il aurait pu être un grand et bienfaisant souverain, mais parce qu'il aimait notre cher pays. Un de ses rêves, si j'ai bien compris, eût été un vaste empire oriental, puissant par le loyalisme des Arabes et par l'amitié de la France. Et il lui a fallu payer de sa vie son trop clairvoyant dégoût pour l'Allemagne!
LA FEMME TURQUE
Conférence faite à La Vie féminine.
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